CRITIQUE - Un inoubliable Orphée
Le public de Québec est particulièrement choyé grâce aux coups de cœur inspirés de Jean-Marie Zeitouni, directeur artistique de l’Opéra de Québec : après l’inoubliable mise en scène de Dialogues des Carmélites, signée Olivier Py lors du Festival d’Opéra 2026, les spectateurs ont eu l’occasion de découvrir cet automne l’Orfeo ed Euridice de Gluck, revisité par le Torontois Robert Carsen, dans une fidèle reprise de Christophe Gayral.
Depuis sa création en 2011 au Lyric Opera de Chicago, cette mise en scène audacieuse remporte tous les suffrages, tant en Amérique du Nord qu’en Europe, parce qu’elle fait du légendaire Orphée un homme ordinaire, auquel chacun peut s’identifier, qui pleure la mort de sa femme, et dont le désespoir saura toucher les cœurs les plus endurcis. La légende mythologique est transposée dans une Grèce contemporaine, sans toutefois renier le caractère fantastique de la descente d’Orphée aux Enfers et de l’intervention providentielle de l’Amour.
J’attendais avec impatience et curiosité cette production que je n’avais pas eu la chance de voir à Toronto en 2025. Et j’en ai eu le souffle coupé : dépouillé de tout superflu, cet opéra en blanc et noir et sans ballets prend une nouvelle dimension et rend toute sa place aux beautés de la partition et à l’histoire d’amour d’Orphée et d'Eurydice.
Un plan incliné plongé dans la pénombre évoque une plage de galets ou un terrain aride où sera enterrée Eurydice : grâce à un subtil jeu d’éclairages, ce décor d’une grande sobriété symbolise ensuite les Enfers et les Champs Élysées. Au premier acte, le cortège funèbre entourant Orphée défile en contrejour comme des ombres chinoises ou des silhouettes. Cette lente procession m’a rappelé des funérailles dont j’avais été témoin, il y a longtemps, dans un petit village grec. Simplement enveloppés dans leurs linceuls, Eurydice et les personnages des Enfers nous font réaliser que notre vie ne tient qu’à un fil et que nous sommes tous égaux dans la mort.
Présenté sans entracte, Orfeo ed Euridice dure moins d’une heure trente. Il est porté par cinq « personnages », le chœur, Orphée, Eurydice, Amour et... l’orchestre. Le chœur reprend en effet la place qu’il avait dans la tragédie grecque antique : celle d’accompagner et de commenter les protagonistes. C’est lui qu’on entend en premier, au lever du rideau, pour pleurer la mort d’Eurydice et soutenir Orphée, prêt à en finir avec la vie ; il est au second acte celui des Furies ripostant avec véhémence « No » à ses suppliques. Il devient ensuite le chœur des Ombres heureuses, et a le dernier mot lors du dénouement heureux de l’opéra. Solidement préparé par leur cheffe, Catherine-Élisabeth Loiselle, et confronté à plusieurs défis de mise en scène, le chœur de l’Opéra de Québec a fait preuve d’un grand professionnalisme.
La distribution réunit trois jeunes cantatrices du Québec, en pleine ascension. La magnifique contralto Rose Naggar-Tremblay, dont j’ai déjà apprécié le talent au festival d’Opéra de Québec en 2024 (Épitaphe pour Carmen) n’a rien à envier aux contreténors qui, depuis ces dernières années, se font les chantres d’Orphée et de Robert Carsen : la voix est ample, généreuse, souple et parfaite dans tous les registres. Impossible de la quitter des yeux, tant son Orphée désespéré et touchant est profondément humain, notamment dans le très attendu Che farò senza Euridice.
À travers ses nombreux récitatifs accompagnés de l’acte III et ses duos avec Orphée, la soprano Anna-Sophie Neher, qui était de la distribution torontoise, incarne une Eurydice à la fois fragile et passionnée. Elle sait faire ressortir la souffrance et l’incompréhension de son personnage face à la pseudo-indifférence de son mari, créant une tension dramatique digne d’une véritable scène de ménage.
La soprano Natasha Henry, que j'ai entendue en juillet dernier dans Ma belle opérette au Festival d’opéra de Québec, était le personnage de l’Amour, qui, au premier et au troisième actes, empêchait Orphée de commettre l’irréparable. Sa voix claire et aérienne, alliée à une présence scénique dynamique, faisait d’elle un véritable rayon de soleil au cœur de cette tragédie.
Le « cinquième personnage » de l’opéra, est sans contredit l’Orchestre symphonique de Québec, confié à Bernard Labadie, qui fut directeur artistique de l’ODQ entre 1994 et 2003. Avec la rigueur et la précision qu’on lui connaît, et s’en tenant à la version originale italienne, et non à la version parisienne de 1774, qui comprend plusieurs ajouts bien connus du public, il a admirablement soutenu les chanteurs tout en faisant ressortir les beautés de cette partition novatrice qui annonce les grands opéras de Mozart.
Cette production de haut calibre montre une fois de plus combien il est heureux pour l’Opéra de Québec d’oser sortir des sentiers battus et de permettre à nos jeunes artistes lyriques de se mesurer à des mises en scène reconnues internationalement.
Photographie : Jessica Latouche
Orphée et Eurydice
Opéra en trois actes de Christoph Willibald Gluck
- Production
- Opéra de Québec
- Représentation
- Salle Louis-Fréchette, Grand théâtre de Québec , 24 octobre 2026
- Direction musicale
- Bernard Labadie
- Instrumentiste(s)
- Orchestre symphonique de Québec
- Interprète(s)
- Rose Naggar-Tremblay (Orphée), Anna-Sophie Neher (Eurydice), Natasha Henry (Amour), Chœurs de l’Opéra de Québec
- Livret
- Ranieri de’ Calzabigi
- Mise en scène
- Robert Carsen, reprise par Christophe Gayral

