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CRITIQUE - Sentiers intérieurs : de la Côte-Nord à la Salle Bourgie

CRITIQUE - Sentiers intérieurs : de la Côte-Nord à la Salle Bourgie

Samedi dernier, le 3 octobre 2026, avait lieu à la salle Bourgie un spectacle étonnant, lors duquel Gilles Vigneault et Simon Leclerc ont présenté pour la première fois leur tout nouveau cycle de lieder devant une salle comble. Le public, bien qu’il ne fut pas difficile à convaincre de la proposition, a été servi par une interprétation généreuse et théâtrale portée par le baryton Hugo Laporte et le pianiste Olivier Godin.

C’est dans une salle Bourgie remplie d’amateurs et amatrices de Gilles Vigneault que celui-ci, ainsi que son acolyte Simon Leclerc, ont présenté pour la première fois une œuvre hors du commun, un cycle de lieder québécois et fier de l’être. C’est en effet ce sur quoi la directrice du Festival international de littérature (FIL), Michelle Corbeil, a insisté lors de son discours d’introduction au spectacle. Et elle avait bien raison de l’affirmer. Si le lied romantique allemand met souvent de l’avant des thèmes liés à l’imaginaire de la nature, pourquoi ne pas en présenter un qui soit profondément ancré dans le territoire québécois, dans sa neige, son vent et ses mers ?

Le public du spectacle, qui était dithyrambique, avait reçu l’autorisation de la part du directeur de la salle Bourgie d’applaudir entre les lieder du cycle, ce qui est étonnant pour une œuvre de ce genre. L’objectif de cette mesure était de laisser chacun et chacune s’exprimer comme il le voulait. Comme le public était composé d’une majorité d’amateurs et amatrices de Vigneault, et probablement de sa chanson, il était très intéressant de le libérer des codes de la musique classique de cette manière.

Concentrons-nous maintenant sur l’œuvre jouée. La musique de Simon Leclerc était extrêmement juste et respectueuse du travail du poète, dont les textes avaient été écrits au cours de sa vie. On pouvait reconnaître, à bien des reprises, des mélodies ou des progressions harmoniques qui ressemblaient aux chansons de Vigneault, ce qui montre que, bien que les compositions étaient originales, le compositeur reconnaissait son œuvre de chansonnier, et pas seulement celle de poète. Cette ressemblance était particulièrement marquante dans le sixième air du cycle, intitulé « Neiges », où l’on était immergé dans ce que Corbeil semblait annoncer lorsqu’elle évoquait l’importance de la québécité du cycle. Le compositeur mettait néanmoins de l’avant sa propre identité musicale, très variée et originale. Il confie d’ailleurs dans le programme qu’écrire un cycle de lieder était pour lui un « vieux rêve », et que le choix de la poésie de Vigneault était le sien, ce qui n’est pas étonnant compte tenu de son parcours, au fil duquel il a côtoyé de grands chansonniers. Il a relevé ce défi avec brio, en présentant une musique profondément mélodique, à l’harmonie simple mais souvent surprenante, et, surtout, remplie de métaphores qui faisaient écho au texte. Par exemple, lors des « Écoliers du mois de mai », où le texte illustre un dialogue entre un professeur et son jeune élève, un accompagnement au piano, simple et percussif, rappelait des chansons que nous chantions lors de notre jeunesse. La réappropriation des thèmes de la nature du lied allemand, assumée par Leclerc, faisait d’ailleurs écho aux réappropriations d’expressions proposées par Vigneault dans son texte. L’un des exemples les plus frappants de cela est la transformation de l’expression « faire feu de tout bois » en « faire gel de tout bois ». Comme le froid est un élément de la poésie de Vigneault qui correspond à un symbole du Québec, il s’agissait d’une belle et poétique manière de québéciser le lied.

L’interprétation par Hugo Laporte et Olivier Godin était passionnée et passionnante, réellement incarnée, théâtrale et généreuse. Les poèmes de Vigneault étant très imagés, il n’était pas nécessairement attendu que le baryton joue un rôle. Pourtant, à chaque air, il emmenait le public dans un univers différent, mettant de l’avant des personnages hors du commun, parfois même absurdes. Cet aspect de l’interprétation était particulièrement puissant lors du septième lied, intitulé « Le départ », où la fatigue du personnage, telle qu’on la percevait dans le texte, émanait du jeu de Laporte, ainsi que dans « Les écoliers du mois de mai », où celui-ci interprétait successivement les rôles du professeur et du jeune élève de manière exagérée, ce qui faisait rire le public. La qualité de sa diction a aussi fortement été appréciée, parce qu’elle était très claire et qu’elle représentait bien la manière de parler des gens, ce qui n’est pas toujours le cas dans ce genre de musique. Bien que des surtitres aient été affichés, il était très possible de suivre le texte sans les lire, ou presque. Enfin, Laporte a nommé les titres avant chaque lied de manière très souriante, ce qui a eu l’effet d’établir un réel lien entre celui-ci et son public. Enfin, le pianiste, Olivier Godin, bien que plus discret que le baryton, a interprété la partition avec brio, et a su montrer ses grandes capacités d’accompagnateurs lors des nombreux dialogues qu’il partageait avec le chanteur. Les deux musiciens semblaient bien se connaître et être très heureux de jouer ensemble, ce qui donne à la musique toute sa magie dans le cadre d’un concert en duo.

En résumé, l’après-midi du samedi 3 octobre s’est révélé très agréable, et la découverte que le public y a fait est riche. Du haut de ses 98 ans, Gilles Vigneault nous a tracé ses sentiers intérieurs dans ce concert intime et imagé. Le défi de composer un cycle de lieder québécois à l’image de ce genre de la musique allemande a été relevé avec brio par Simon Leclerc, dont nous sommes heureux de pouvoir profiter des vieux rêves.

Photographie : Julien Vieillard-Baron

Sentiers intérieurs

Cycle de lieder composé par Simon Leclerc sur des poèmes de Gilles Vigneault

Production
Salle Bourgie et Festival international de la littérature (FIL)
Représentation
Salle Bourgie , 3 octobre 2026
Interprète(s)
Hugo Laporte
Pianiste
Olivier Godin
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