Critiques

CRITIQUE - Quand l'opérette nous raconte... l'opérette!

CRITIQUE - Quand l'opérette nous raconte... l'opérette!

Toutes les directrices et directeurs artistiques de compagnies lyriques se demandent, à un moment de la saison, ce qu’ils et elles vont programmer pour l’année suivante. Quelle proportion d’œuvres contemporaines? Combien de classiques? Telle ou telle œuvre a-t-elle été jouée trop de fois? C’est à travers ces questionnements que se développe l’histoire de Ma belle opérette!, la plus récente œuvre de Pascal Blanchet. On se retrouve dans les loges du Monument-National, vers ce qui semble être la fin des années 1940, lors de ce moment charnière où les deux codirecteurs artistiques (surnommés les deux « cocos »), Lionel Daunais et Charles Goulet, se questionnent sur ce qu’ils programmeront pour leur prochaine saison, aux côtés de leurs acolytes Caro Lamoureux et Olivette Thibault. S’en suivra une histoire qui évoluera au fil d’airs d’opérette populaires à l’époque. Dans le programme, Blanchet affirme d’ailleurs qu’il s’est inspiré de faits réels pour la création du scénario et qu’il s’agit presque d’une « opérette documentaire ».

Le spectacle était donc en quelque sorte une opérette sur l’opérette. D’ailleurs, les interprètes interpelaient le public comme s’il s’agissait réellement des abonnés des Variétés lyriques. On apprend notamment dans l’histoire que, lors de la programmation de l’une de leurs nombreuses saisons, Daunais et Goulet ont fait appel à ceux-ci pour choisir le répertoire qui serait interprété. L’expérience a été répétée à la Maison de la culture Monkland Notre-Dame-de-Grâce : un bulletin de vote invitant chacun et chacune des membres du public à choisir quelle œuvre il serait le plus enclin à entendre accompagnait le programme. Pendant l’entracte, ces votes ont été compatibilisés, puis les résultats ont été mobilisés par les personnages dans l’action. Il s’agissait là d’une belle interaction entre l’œuvre et le public, qui a été grandement appréciée, considérant le haut taux de participation. Par ailleurs, lors des moments de valse du spectacle, le public était invité à réagir par un « ahhh », comme il était coutume de le faire dans les années 1940 aux Variétés lyriques. Cette mobilisation du public dans l’action nous faisait l’effet de voyager dans le temps et de retourner dans les années 1940 avec les personnages.

Parlant des personnages, ceux-ci ont été merveilleusement bien interprétés par les jeunes artistes lyriques présents et présentes sur scène, et soutenus par un excellent pianiste. La soprano Maéva Girard a livré une solide performance en Caro Lamoureux, notamment dans les nuances les plus douces de sa voix. Mais c’est dans son deuxième rôle, celui de Germaine Roger, une vedette d’opérette française, que son jeu théâtral s’est révélé. Elle était désopilante par son snobisme assumé, où elle soutenait le texte de Blanchet à merveille. Le ténor Emmanuel Raymond, en Lionel Daunais, a livré une performance sensible de son personnage, et s’est surpassé dans plusieurs solos. Et que dire des performances d’Andoni Itturiria et Natacha Demers! Le ténor, qui jouait Charles Goulet, s’est démarqué par son jeu précis et farfelu, ainsi que la richesse de son timbre, qui mettait de l’avant un vibrato doux et modéré correspondant parfaitement au style. Demers, quant à elle, interprétait principalement Olivette Thibault. Cette interprète a été le coup de cœur de la soirée, tant elle maîtrise avec précision son jeu et les mouvements qu’elle exécute. Elle a fait rire le public aux éclats, surtout dans son rôle secondaire, celui du critique musical, un vieil homme grincheux qui, bien qu’il toise l’opérette avec mépris, semble l’apprécier un peu plus qu’il ne l’assume… La démarche de Demers, ses mouvements, sa voix, tout était juste et désopilant pour l’interprétation de ce personnage. Ces éléments ont été conservés quand Demers a chanté la chanson thème du critique musical, où l’on croyait entendre une autre personne chanter, ce qui a fait rire la salle pendant un très long moment. Son jeu se mariait bien avec celui de Girard, et sa voix avec celle d’Itturiria. Leurs duos étaient des petits bijoux qu’on aurait rêvé entendre à de plus nombreuses reprises!

Le décor de Vivienne Angélique, modulable, était d’ailleurs très bien exécuté. On se sentait réellement dans une loge construite dans les années 1940! Et les costumes d’Emily Wahlman correspondaient parfaitement à cette époque. Pour ce qui est de la mise en scène de Thomas Lussier, elle était espiègle, brillante, et soutenait admirablement le texte de Pascal Blanchet. Les moments de dialogues entre les acteurs, les moments de danse, tout était calculé et précis, ce qui a contribué à la vivacité du spectacle.

En rétrospective, Ma belle opérette! était captivante, et nous a fait remarquer que l’on devrait avoir plus d’occasions de découvrir cette partie de l’histoire de l’art lyrique au Québec. Il aurait cependant été instructif de connaître plus d’aspects de l’histoire de chacun des personnages qui se dressait sur scène. Bien qu’une exposition à ce sujet ait été affichée à l’extérieur de la salle, de telles informations auraient pu ajouter une certaine variété à l’histoire. Par ailleurs, le choix de présenter des opérettes populaires à l’époque qui n’ont pas survécu à l’épreuve du temps était bon pour faire découvrir des chansons au public, mais il aurait pu y avoir un ou deux classiques un peu plus connus, ce qui aurait rendu l’expérience encore plus immersive. Il était cependant nécessaire, en raison des sujets de certaines chansons qui étaient vraisemblablement datés, de les présenter dans ce cadre. Ces commentaires n’enlèvent cependant rien à la grande valeur du spectacle, qui a permis à de nombreuses personnes dans la salle comble de passer une excellente soirée!

Photographie : Tam Photography

Ma belle opérette

Opérette scénarisée par Pascal Blanchet

Production
Jeunesses Musicales du Canada
Représentation
Maison de la culture Monkland-Notre-Dame-de-Grâce , 8 octobre 2026
Direction musicale
Esther Gonthier
Interprète(s)
Maéva Girard, Natacha Demers, Emmanuel Raymond, Andoni Iturriria
Livret
Pascal Blanchet
Mise en scène
Thomas Lussier
Pianiste
Emmanuel Roberts Dugal
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