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CRITIQUE - Cendrillon d'Isouard : L'enchantement d'une résurrection

CRITIQUE - Cendrillon d'Isouard : L'enchantement d'une résurrection

Sept ans avant que Rossini ne fasse créer à Rome sa Cenerentola, le compositeur maltais Nicolas Isouard (1773-1818) ravissait le public parisien en donnant en février 1810 une Cendrillon à l’Opéra-Comique (Salle Feydeau). Faisant l’économie presque complète de l’élément féerique, le livret de Charles-Guillaume Étienne était appelé à marquer les annales, puisqu’il servit également au compositeur allemand Daniel Steibelt pour une adaptation créée la même année à Saint-Pétersbourg et que Jacopo Ferretti s’en inspira directement pour le dramma giocoso de Rossini. Quant à l’ouvrage d’Isouard, il remporta un beau succès non seulement à Paris, mais dans de nombreuses villes européennes et même à New York, avant de disparaître du répertoire de l’Opéra-Comique en 1877. Dans cette adaptation très libre du conte de Perrault, le grand astrologue Alidor, précepteur du prince Ramir et figure de la sagesse, se substitue à la fée marraine et intervient dans le destin de Cendrillon afin que puissent triompher la bonté et la simplicité. On ne trouve donc ici aucune citrouille transformée en carrosse, ni de souris métamorphosées en chevaux d’attelage : la seule part de surnaturel réside en fait dans le pouvoir d’une rose qui fait en sorte que personne ne peut reconnaître Cendrillon lorsqu’elle paraît au palais pour la fête.  

Assez copieuse, la partition d’Isouard comprend d’abord une ouverture d’amples proportions et absolument splendide en forme de symphonie concertante pour cor et harpe. Cette page nous permet d’apprécier la virtuosité de Simon Poirier, au cor naturel, et d’Antoine Malette-Chénier, dont la harpe Naderman – qui date à peu près du tournant des XVIIIe et XIXe siècles – possède un son nettement plus feutré que celui des instruments modernes. L’orchestre Arion et son directeur musical Mathieu Lussier confèrent beaucoup de dynamisme et de contrastes à cette ouverture, de même qu’à l’ensemble de l’opéra. En raison de l’acoustique particulièrement généreuse et réverbérée de la salle Bourgie, l’équilibre entre orchestre, solistes et chœur s’avère toutefois quelque peu précaire.  

Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, les moments les plus spectaculaires sont réservés non pas au couple vedette mais plutôt aux deux belles-sœurs prétentieuses de Cendrillon. En plus de participer à plusieurs ensembles fort amusants, elles ont chacune droit à un grand air d’une redoutable difficulté. À la fin du deuxième acte, Clorinde se lance dans un éblouissant numéro de pyrotechnie vocale (« Couronnons-nous de fleurs nouvelles »), qui constitue d’ailleurs l’un des tout premiers exemples de boléro de l’histoire de l’opéra. Magali Simard-Galdès s’y montre irrésistible de vivacité, de sensualité et de cocasserie. Grâce à sa technique très solide, Florie Valiquette se montre tout aussi ensorcelante dans la scène qui ouvre le troisième acte et au cours de laquelle Tisbé se plaint amèrement de n’avoir pu « fixer le cœur d’un roi ».  

Cendrillon trouve en Emma Fekete une interprète d’une grande sensibilité et dont le timbre jeune et frais convient parfaitement au rôle. Aussi bien dans ses duos empreints de tendresse avec le prince que dans son air au style archaïque « À quoi bon la richesse », qui succède au boléro de Clorinde, la soprano sait constamment trouver la juste expression. À ses côtés, le ténor Cyrille Dubois incarne un prince de rêve, au style d’une élégance raffinée, à la diction exemplaire et dont les notes émises en voix mixte sont un pur régal. Sa présence dans ce rôle somme toute relativement bref est un luxe dont il faut se féliciter. Pour sa part, le baryton Laurent Deleuil est un Alidor dont le chant châtié et la beauté du phrasé sont admirables.  

La distribution est complétée par Dominique Côté et Julien Patenaude (responsable en outre de la mise en espace), qui ont fort peu à chanter en Dandini et baron de Montefiascone, mais qui se montrent doués pour la comédie dans les dialogues. Impressionnant par son énergie et son homogénéité, le Chœur Éphémère contribue au succès d’une exécution musicale on ne peut plus réjouissante. Donné en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, ce concert donnera bientôt lieu à un enregistrement dont on attend la parution avec impatience.   

Photographie : Tam Photography

Cendrillon

Opéra-féerie en 3 actes de Nicolas Isouard, dit Nicolò

Production
Arion Orchestre Baroque
Représentation
Salle Bourgie , 18 octobre 2026
Direction musicale
Mathieu Lussier
Instrumentiste(s)
Arion Orchestre Baroque, Chœur Éphémère
Interprète(s)
Emma Fekete (Cendrillon), Cyrille Dubois (prince Ramir), Magali Simard-Galdès (Clorinde), Florie Valiquette (Tisbé), Laurent Deleuil (Alidor), Dominique Côté (Dandini), Julien Patenaude (baron de Montefiascone)
Livret
Charles-Guillaume Étienne
Mise en espace
Julien Patenaude
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