CRITIQUE : Turandot et sa nouvelle fin : un récit à la broadway?
L’opéra Turandot de Giacomo Puccini célèbre cette année son 100e anniversaire de création. Pour l’occasion, l’Opéra de Montréal présente l’œuvre en ouverture de sa saison 2026-2027 jusqu’au 4 octobre prochain, dans une coproduction signée avec le Washington National Opera et le Dallas Opera.
Turandot, c’est initialement l’histoire d’une princesse chinoise qui est dans l’obligation de choisir un époux pour pouvoir éventuellement accéder au trône de son royaume. Bien décidée à n’appartenir à aucun homme, elle impose une condition à son mariage : chacun de ses prétendants devra préalablement se soumettre à trois énigmes, et faire face à l’exécution dans le cas d’un seul échec. Alors qu’un prince perse subit la décapitation, le prince Calaf – dont on ne connaît alors pas le nom – arrive sur les lieux, devient soudainement amoureux de la beauté de la princesse et s’engage dans l’accomplissement des énigmes. Le succès du prince plonge Turandot dans le désespoir et la peur. Constatant le désarroi de la princesse, Calaf lui propose à son tour une énigme : si elle découvre son nom avant l’aube, il acceptera de mourir, sinon, elle devra l’épouser. Turandot ordonne aux membres de sa garde de pourchasser et torturer quiconque pourrait connaître le prince inconnu. Ils retrouvent ainsi Timur, le père de Calaf ainsi que leur servante Liù. Cette dernière, qui affirme être la seule à connaître le nom du prince, se donne la mort par amour pour lui. Calaf s’emporte contre la princesse, mais celle-ci est soudainement séduite. Turandot se présente alors à son peuple avec Calaf à ses côtés et proclame son nom : Amour.
Il faut savoir que Puccini est décédé avant d’avoir terminé sa partition, juste après avoir complété la scène de la mort de Liù. C’est le compositeur Franco Alfano qui a ensuite été choisi pour terminer l’œuvre. Le chef d’orchestre Arturo Toscanini, qui avait déjà été désigné par Puccini lui-même pour diriger la première de son opéra, a cependant sabré à de nombreux endroits de cette finale, pour en présenter une version très écourtée. Il faut mentionner que Toscanini était embêté par Alfano et ses positions politiques; le compositeur était un fasciste et un allié de Mussolini – un détail important pour la première mondiale de l’œuvre. Les ratures du chef auraient cependant, dit-on, éliminé certains passages des esquisses imaginées par Puccini lui-même.
Pour leur coproduction, le Washington National Opera, le Dallas Opera et l’Opéra de Montréal ont choisi de s’inspirer d’une esthétique assez postapocalyptique, industrielle et dystopique des années 1950 en Asie afin de représenter Turandot à la tête d’un état totalitaire, mais certainement aussi pour effacer tout élément visuel exoticisant de l’œuvre. Ils ont fait de même en éliminant les noms des trois ministres de la garde rapprochée de la princesse, c’est-à-dire Ping, Pang et Pong, pour les identifier en désignant simplement leur supposé métier, ce qui, au final, ne change pas vraiment quoi que ce soit à l’opéra. Il s’agit là d’autres détails politiques importants, mais cette fois-ci, dans notre propre ère.
Aussi, afin de marquer la production, les trois institutions ont également commandé un nouvel épilogue pour la fin de l’opéra auprès du compositeur américain Christopher Tin et de la librettiste américaine Susan Soon He Stanton avec l’objectif de rendre la fin de l’histoire plus cohérente et plus sensible au personnage de Turandot. Il est vrai que dans la partition de Puccini, terminée par Alfano, puis raturée finalement par Toscanini, la fin est bien rapide et paraît tout à fait soudaine. Offrir une explication dans le but de comprendre à la fois la froideur, mais également la complexité du personnage de Turandot, peut sembler être un passage intéressant dans le développement final du récit.
Stanton a ainsi tenté une nouvelle version du récit de la princesse en proposant un regard sur la vie antérieure de cette dernière afin de comprendre le caractère tyrannique et sanguinaire du personnage. On y apprend alors le lourd passé de Turandot et de son ancêtre féminine, mêlant meurtre et agression sexuelle; tous des évènements traumatiques qui l’ont transformée. Cependant, alors que Turandot raconte son histoire à Calaf, celui-ci lui explique qu’il est différent des autres hommes. Elle est alors rapidement convaincue par ses paroles. La princesse pose alors un geste de gentillesse pour commémorer la mort de Liù et pour se repentir de son décès. Elle est dès lors accueillie par son peuple et les réfugiés comme étant Turandot, la princesse clémente. Entendons-nous : dans aucun monde, un tyran (ou une tyranne), et ce, peu importe son passé difficile ou non, ferait soudainement une bonne action, et serait automatiquement pardonné par son peuple et élevé au rang de héros – sauf peut-être dans une société dictatoriale (ou presque) où la presse est trop bien contrôlée…
Et que dire de la musique ? Christopher Tin est un compositeur qui se spécialise dans le film et dans les jeux vidéo, et vraiment, c’est audible dans sa musique. Après la mort de Liù, nous quittons totalement l’univers de Puccini. Les scènes et les airs sont accompagnés de musique de film, ce qui crée une césure trop importante et nous amène complètement ailleurs – ou nous perd carrément. Au moins, à la toute fin de l’œuvre, le compositeur a placé certains thèmes et motifs qui permettent de nous ramener quelque peu dans le monde de Turandot.
Bref, l’intention de cette nouvelle fin était bien bonne. Mais le résultat met trop en évidence le souhait de la réhabilitation, ce qui donne – tant dans son récit que dans sa musique – une fin digne d’un film hollywoodien ou d’un musical à la Broadway dans lequel tout doit toujours bien se terminer.
En ce qui a trait à la représentation de ce samedi 26 septembre, les artistes de l’Opéra de Montréal nous ont offert une énorme production où aucune économie de moyen n’a été faite et où l’opéra italien a été célébré dans toute sa grandeur avec plus d’une centaine d’artistes sur la scène et dans la fosse. La soprano Maida Hundeling nous a livré une Turandot avec puissance. Si son entrée a été faite de manière quelque peu effacée, le ténor Andrea Shin, qui incarnait Calaf, a finalement interprété son rôle avec sensibilité et justesse, surtout dans l’incontournable air « Nessun Dorma ». Mais c’est l’importante prestation que nous a livrée la soprano Kirsten Mackinnon dans son rôle de Liù qui a été particulièrement touchante, tant par sa profondeur et sa virtuosité musicale que par son jeu dramatique tout à fait impeccable.
Le baryton Nathan Keoughan, ainsi que les ténors Rocco Rupolo et Angelo Moretti, qui ont tenu les rôles des trois membres de la garde rapprochée de Turandot, ont été captivants dans leur interprétation tout à fait réussie de leurs personnages à la fois problématiques et drôles. La basse Raymond Aceto, qui jouait Timur, semble avoir connu quelques moments de cafouillage au tout début de la représentation. Il s’est toutefois bien rattrapé pour le reste de ses interventions en offrant une interprétation bien dramatique. Quant au ténor Richard Margison, sa prestation pour le rôle de l’empereur Altoum a manqué de coffre. Pour ce qui est de l’orchestre et du chœur dirigés par le chef Paolo Arrivabeni, bien qu’ils aient eu quelques passages qui ont manqué de précision, particulièrement dans le finale du deuxième acte, ils ont tout de même participé à la puissance musicale de la prestation.
Dans cette représentation de l’opéra qui a été marquée en grande pompe par les messages de rédemption et de réhabilitation, où l’amour a été présenté à plus d’une reprise comme un synonyme de liberté, il est impossible de ne pas capter les importants messages politiques lancés par les institutions lyriques ainsi que par le compositeur et la librettiste du nouvel épilogue. Ce qui est clair, c’est que le caractère et l’utilisation politiques de Turandot marquent encore les scènes culturelles, et ce, même 100 ans après sa création. Comme quoi, plus le monde dans lequel on vit change, plus il est pareil.
Photographie : Vivien Gaumand
Turandot
Opéra en trois actes de Giacomo Puccini et Christopher Tin (nouvel épilogue)
- Production
- Opéra de Montréal
- Représentation
- Salle Wilfrid-Pelletier , 26 septembre 2026
- Direction musicale
- Paolo Arrivabeni
- Instrumentiste(s)
- Orchestre Métropolitain, Chœur de l’Opéra de Montréal
- Interprète(s)
- Maida Hundeling (Turandot), Andrea Shin (Calaf), Kirsten Mackinnon (Liù), Raymond Aceto (Timur), Nathan Keoughan (chancelier), Rocco Rupolo (Intendant), Angelo Moretti (Cuisinier en chef), Richard Margison (l’empereur Altoum), Colin Mackey (un mandarin), Le prince de perse (Thomas Macleay)
- Livret
- Giuseppe Adami, Renato Simoni et Susan Soon He Stanton (nouvel épilogue)
- Mise en scène
- Francesca Zambello

