OPÉRA MAGNOLIA - L'hiver attend beaucoup de moi : Femmes blessées au coeur de l'hiver
Le Festival d’Opéra de Québec poursuit sa mission de faire vivre les créations lyriques d’ici en présentant cette nouvelle production de L’hiver attend beaucoup de moi, opéra de chambre de Laurence Jobidon sur un livret de Pascale St-Onge. Initialement produite par Opéra Magnolia (à l’époque, la compagnie se nommait Musique 3 Femmes) et l’Opéra de Montréal, l’œuvre a connu sa première mondiale en ligne, pandémie de la COVID-19 oblige (nous pouvons lire la critique de cette production dans le no 26 – Printemps 2021 de la revue L’Opéra ainsi que sur son site web). Cette première mouture était accompagnée au piano. Nous découvrons ici la version pour six musiciens, arrangée par la compositrice, augmentée d’une ouverture instrumentale.
Il faut le dire sans détour, l’œuvre est solide et puissante. Elle recèle une partition raffinée d’une grande qualité et un livret au langage poétique aussi puissant que profond. Le sujet de cet opéra, en plus d’être tristement d’actualité, touche à une réalité dure et violente, mais l’exprime avec une sensibilité et une émotion admirables, sans aucune vulgarité.
Au cœur de l’hiver, dans une région éloignée du Nord du Québec, deux femmes blessées et violentées cherchent leur salut. Léa, une femme enceinte et en fuite, est secourue par Madeleine, qui tente de l’accompagner vers une « maison brûlante », un refuge pour femmes victimes de violences. Or Madeleine vit avec ses propres démons et son propre malheur. La rencontre de ces deux femmes est une sorte de choc des mondes, des idéaux de chacune, idéaux qui auront été mis à mal. La sororité, l’entraide et la compassion leur permettront de reprendre leur vie en main, même si le chemin vers la guérison n’est pas des plus faciles.
Si le sujet est d’actualité, rempli de fureur et de brutalité, le livret adopte une position très poétique. Il n’y a pas vraiment d’histoire au sens narratif du terme : l’évolution psychologique des personnages se déploie dans des monologues aux images contrastantes et des dialogues confrontants. La partition tisse de nombreux rhizomes de symboles et de références qui permettent de vivre cette trajectoire psychologique, sans jamais pour autant donner de réponses claires – voire simplistes – à ce que vivent ces personnages.
Cette proposition artistique a le mérite d’être incroyablement riche en nuances : tout n’est pas noir ou blanc, il y a beaucoup de gris ! Cela pose donc de grands défis pour la mise en scène et l’interprétation. La distribution était à cet égard exemplaire. Marianne Lambert offre une incarnation incandescente et hallucinée de Léa, au point où on la croirait réellement possédée par les douleurs et tourments de son personnage. L’interprétation de Kristin Hoff semble, par contraste, plus cartésienne, mais on comprend vite que son drame réside justement dans son désir d’effacer une part de son passé par ses actions présentes, plus réfléchies et concertées. Mais une blessure mal soignée ne peut pas guérir. Comme l’écrivait Gabrielle Roy, « à qui est-on utile, soi-même noyé ? »
À la mise en scène, Nathalie Deschamps ajoute aux contrastes en situant l’action dans un campement de fortune, véritable décharge où Léa se réfugie, parmi les décombres, les bidons vides et les ordures. L’effet en est que plus puissant : de ce milieu malsain, inhospitalier, cru et dégoûtant émerge néanmoins une pulsion de survie, magnifiée par la poésie du livret et la beauté éloquente de la partition. Car même au cœur de la plus grande noirceur peut briller une étincelle de vie, et c’est dans la rudesse de l’itinérance et la froideur de l’hiver que ces deux âmes perdues vont tenter de s’accrocher à la vie.
L’hiver est peut-être ici le troisième personnage de l’opéra. Au-delà d’un décor temporel et saisonnier, il est une incarnation des multiples facettes du drame, de sa rigueur mordante à sa beauté intrinsèque. Car même au cœur d’un hiver des plus rudes, la vie trouve son chemin, tant bien que mal. Si l’on cherche un exemple de la nordicité dans l’opéra québécois, c’est ici qu’il s’incarne avec le plus d’éloquence.
Saluons aussi la scénographie de cette production, où la disposition des instrumentistes, présents sur scène, ne détournait nullement l’attention du drame. Sous la direction fluide et attentive de Mélanie Léonard, les musiciens de l’ensemble Paramirabo ont interprété avec raffinement et sensibilité les délicieuses subtilités de la partition de Jobidon. Soulignons finalement la vision artistique majeure d’Opéra Magnolia. La mission de la compagnie est de créer des œuvres de compositrices et de librettistes, de donner aux créatrices une voix et une présence scénique qui leur est encore trop peu allouée, et elle remplit pleinement ce noble objectif. En plus de cela, ce qui est ici à applaudir chaleureusement, c’est d’avoir eu l’audace de donner une seconde vie à l’œuvre. On comprendra aisément que la pandémie a contrecarré les plans initiaux de la création. Dans ce contexte, cet opéra méritait une seconde chance, et surtout l’occasion de prendre la scène, de s’offrir au public. Opéra Magnolia aura eu cette vision magnifique de lui redonner vie à travers une nouvelle production, avec la vision d’une nouvelle metteuse en scène, avec la passion de nouvelles interprètes et avec l’investissement d’instrumentistes inspirés. En plus de créer cette version avec ensemble instrumental à Berlin, Opéra Magnolia l’aura présentée à Montréal (dans le cadre du Festival Classica) avant de lui faire prendre l’affiche à Québec.
Ce type de diffusion devrait être la norme ! À une époque où la première mondiale d’une œuvre est souvent sa « dernière mondiale », il est inspirant de voir que des producteurs veulent insuffler une vie renouvelée à un tel projet : ils souhaitent le faire vivre pour qu’il continue de rencontrer son public et de l’élargir. C’est ainsi qu’on développe un patrimoine lyrique vivant qui s’inscrit dans le cœur et l’imaginaire du public.
Et L’hiver attend beaucoup de moi mérite assurément une belle place dans notre imaginaire lyrique.
L'hiver attend beaucoup de moi
Opéra en un acte de Laurence Jobidon sur un livret de Pascale St-Onge
- Production
- Opéra Magnolia
- Représentation
- Théâtre Périscope , 24 juillet 2026
- Direction musicale
- Mélanie Léonard
- Instrumentiste(s)
- Ensemble Paramirabo
- Interprète(s)
- Marianne Lambert (Léa), Kristin Hoff (Madeleine)
- Livret
- Pascale St-Onge
- Mise en scène
- Nathalie Deschamps

