CRITIQUE - Carmen : une production en demi-teinte
L'Opéra de Montréal clôt sa saison avec un blockbuster, l'incontournable Carmen de Bizet, qui fait encore courir les foules plus de 150 ans après sa création. La compagnie peut ici s'enorgueillir d'un succès populaire qui rejoint un vaste public et qui offre la chance à Rihab Chaieb de briller dans le rôle-titre.
Car elle est bel et bien l'étoile du spectacle : Chaieb propose une incarnation vibrante et en nuances de ce rôle écrasant. Et surtout, signe d'une grande intelligence musicale, elle en évite les écueils et les caricatures. La voix de la canado-tunisienne porte bien et est très belle, conférant au personnage des couleurs chaleureuses et riches. On retiendra aussi sa belle présence scénique, toujours juste, crédible et bien incarnée. Sa Carmen, on y croit et elle nous touche instantanément.
Face à elle, les prétendants masculins ne sont pas du même niveau. Dans le rôle de Don José, le mexicain Arturo Chacón-Cruz convainc à moitié. Il a de la voix, certes, mais le timbre est étrangement nourri et projeté. De plus, ses dynamiques manquent de finesse : on a l'impression qu'il chante soit fort, soit très fort. Sa présence scénique rigide manque terriblement de souplesse, court-circuitant ainsi les possibilités de comprendre l'évolution psychologique du personnage. Incarnant Escamillo, Ethan Vincent s'en sort un peu mieux du côté du jeu. Il a lui aussi une bonne voix, bien qu'on ait l'impression qu'elle soit un peu trop grave et trop sombre pour ce rôle.
Magali Simard-Galdès confère un vent de fraîcheur à sa Micaëla, et démontre aussi une grande intelligence et du caractère dans son jeu et dans sa voix. Là encore, la caricature est contournée avec bonheur, car il est si facile de faire de ce personnage l'amoureuse naïve de service. Dès le premier acte, Simard-Galdès lui donne un peu plus de cran et de pertinence. Sa voix légère à la projection bien centrée est parfaite pour cette partition, notamment dans l'air du 3e acte (Je dis que rien de m'épouvante), solidement livré tout en ayant l'émotion à fleur de peau.
Honorable distribution pour les rôles secondaires, dont émerge Stephen Hegedus, un Zuniga solide et convaincant. Dante Mullin Santone et Jamal Al Titi offrent une excellente caractérisation des deux contrebandiers, tandis que Tessa Fackelmann et Emma Fekete, en amies proches de Carmen, sont vocalement et théâtralement probantes, particulièrement dans le quintette du 2e acte (Nous avons en tête une affaire), l'un des numéros les plus difficiles de l’œuvre.
Pour clore la recension strictement musicale, il faut souligner que le chœur de l'opéra connaît une belle évolution et démontre une cohésion de plus en plus solide. L'Orchestre Métropolitain a livré une bonne performance sous la direction raffinée de Jean-Marie Zeitouni.
La production, créée par le Edmonton Opera, est certes efficace, mais manque de spectaculaire. Décors et costumes semblent contextualiser l'action dans l'Espagne de la première moitié du XXe siècle, sans pour autant déranger ou détourner l'attention. L'aire de jeu semblait restreinte, en particulier par la présence d'un étrange cadre de scène, foncièrement inutile. Si les éclairages créaient une ambiance généralement adéquate, la surutilisation du projecteur de poursuite (Follow spot light dans la langue de Shakespeare) devenait presque risible, particulièrement au 3e acte. Il se dégage de cette composition visuelle une tentative d'épuration et de sobriété qui pourrait faire mouche, mais qui peine à être aussi efficace que souhaité.
À la mise en scène, Anna Theodosakis est très inégale. Elle instaure plusieurs détails qui permettent de construire une tension dramatique menant au drame inéluctable avec logique. Par exemple, Don José manie dès le premier acte un couteau et l'aura avec lui tout le long de l'opéra. On comprend que cet outil fait partie de sa vie, qu'il l'a à portée de main facilement et que c'est tout naturellement qu'il en vient à l'utiliser dans le crime qu'il commettra. Theodosakis choisit aussi de montrer le féminicide de Carmen sans aucune pudeur : la mise en parallèle du duo final avec la corrida est ici un peu appuyée, mais demeure pertinente.
La mécanique est donc bien huilée, mais certaines scènes auraient gagné en spectaculaire et en flamboyance. L'introduction du 2e acte (Les tringles des sistres tintaient) en est un triste exemple : musicalement excellent, ce numéro était plutôt fade, alors qu'il aurait été de bon aloi d'y présenter un épisode de danse enlevant. C'est bien triste quand on sait que la metteure en scène est aussi chorégraphe. On s'attendait à mieux de ce côté.
En somme, une production sans grande surprise, mais qui permet particulièrement à sa distribution féminine de briller par leurs talents musicaux et dramatiques.
Photographie : Vivien Gaumand
- Production
- Opéra de Montréal
- Représentation
- Salle Wilfrid-Pelletier , 7 mai 2026
- Direction musicale
- Jean-Marie Zeitouni
- Instrumentiste(s)
- Orchestre Métropolitain, Chœur de l’Opéra de Montréal
- Interprète(s)
- Rihab Chaieb (Carmen), Arturo Chacón-Cruz (Don José), Ethan Vincent (Escamillo), Magali Simard-Galdès (Micaëla), Stephen Hegedus (Zuniga), Dante Mullin Santone (Morales), Jamal Al Titi (Dancaïre), Tessa Fackelmann (Mercedès), Emma Fekete (Frasquita), Rocco Rupolo (Remendado)
- Mise en scène
- Anna Theodosakis

