Critiques

CRITIQUE – Du mysticisme dans Cendrillon à l’Opéra du Royaume

CRITIQUE – Du mysticisme dans Cendrillon à l’Opéra du Royaume

Cendrillon, Opéra du Royaume, 2026

Pour une deuxième année consécutive, l’équipe de L’Opéra a le plaisir de couvrir la production annuelle de l’Opéra du Royaume, cette fois avec une œuvre dont petits et grands connaissent très bien le récit. Ce choix de production a certainement joué en faveur de la créativité de la mise en scène puisqu’une féérie digne de ce nom requiert des décors, un jeu de lumières et des costumes qui transportent le public dans un monde imaginaire où les fées marraines exaucent les vœux…

C’est justement ce qu’on remarque en premier lorsque le rideau se lève : l’originalité du décor. Par-dessus des boîtes noires sont peinturées les faces de tables et des chaises, au-dessus desquelles pendent de longues colonnes et des portraits de la famille recomposée du couple Madame de la Haltière et Pandolfe. Le style fantasmagorique de la scénographie donne bien la mesure de la mise en scène, des costumes et des chorégraphies, qui incarnent le même esprit à leur manière. Le chœur de l’Opéra du Royaume chantait parfois des coulisses, ce qui créait un effet de spatialisation très réussi, et les danseuses de l’école Florence Fourcaudot étaient régulièrement mobilisées dans un style de danse qui redoublait le mysticisme. Les lignes noires et blanches qui traversaient les portraits du décor, le design des costumes et même le maquillage conféraient une unicité intelligente à toute la dimension visuelle de la production. Un tel détail, banal en apparence, peut vraiment faire toute la différence dans une production où tant de personnages sont impliqués. Il était toutefois dommage que le seul costume à ne pas posséder ce détail était celui de Cendrillon : le sweater gris et la paire de jeans semblaient plutôt banals à côté du reste !

Émilie Baillargeon (Dorothée), Sydney Froshman (Madame de la Haltière), Vanessa Croome (Noémie), Cendrillon, Opéra du Royaume, 2026

C’est une équipe du tonnerre qui a fait vivre les personnages de Cendrillon. Émilie Baillargeon et Vanessa Croome étaient tordantes en belles-sœurs superficielles, obéissant au doigt et à l’œil à leur mère ivre d’ambition. La voix de Sydney Froshman en Madame de la Haltière remplissait aisément le registre plus grave et voyageait librement vers les aigus. Les trios de ces trois personnages manquaient parfois de clarté en ce qui concerne la diction, mais on comprenait bien dans quelle direction le récit nous emmenait. Le personnage de Pandolfe, aussi pitoyable que le récit le dépeint, est très aimable lorsque joué par Hugo Laporte, dont le timbre chaleureux et enveloppant traduit tout l’amour qu’il a pour sa fille. Lui non plus ne manquait pas d’humour lorsqu’il était temps d’interpréter les tempêtes familiales que le personnage traverse continuellement ! 

L’humour de Florence Bourget en Prince Charmant se trouvait plutôt dans le mélodramatique de sa solitude, mais ce n’est que secondaire à côté de sa présence incontournable : chaque fois qu’elle chantait, rien ne semblait détourner l’attention du public. Quel charme ! Et pour Elisabeth Boudreault, quel marathon ! Un opéra où il n’y a aucun récitatif et une présence presque constante du personnage principal demande une endurance athlétique. La soprano rendait superbement le chagrin que vit Lucette, grâce à sa voix claire et expressive, mais un peu moins les moments de félicité, peut-être en raison de la manière dont le personnage est écrit. Elle a aussi un talent caméléon à s’harmoniser à toutes les voix avec lesquelles elle faisait des duos, ce qui rendait ses moments partagés avec Florence Bourget vraiment magiques.

Florence Bourget (Prince Charmant), Elisabeth Boudreault (Lucette/Cendrillon), Cendrillon, Opéra du Royaume, 2026

Il faut avouer que nous avions un faible pour la Fée Marraine incarnée par la directrice générale de l’Opéra du Royaume, Marie-Eve Munger, qui démontrait ici tout son talent dans le registre suraigu. Le cœur de l’œuvre se jouait dans les moments où la Fée Marraine paraissait sur scène, vêtue d’une cape holographique, entourée de danseuses déguisées en souris dont les mouvements imitaient les mélismes de la musique. Les arpèges suraigus et les attaques précises et flottantes de Munger étaient saisissants, de même que sa noble prestance. Accompagnée de l’orchestre réduit, du chœur spatialisé et d’une mise en scène tout à fait féérique, la soprano colorature nous a offert de très beaux moments musicaux.

Elisabeth Boudreault (Lucette/Cendrillon), Marie-Eve Munger (La Fée Marraine), Cendrillon, Opéra du Royaume, 2026

Ce compte-rendu de l’événement serait incomplet si on ne soulignait pas la contribution de l’équipe de bénévoles qui a rendu le concert si convivial. En passant la porte du bâtiment, nous croyions entrer dans une ruche d’abeilles où chacun et chacune joue un rôle complémentaire. C’est toute une économie locale que ce genre de production engage, ce qui souligne à quel point le travail collectif est essentiel à l’avènement d’une œuvre d’art. C’est, selon moi, une des belles qualités des productions de l’Opéra du Royaume.

Photographie : Patrick Simard

Cendrillon

Opéra en quatre actes de Jules Massenet sur un livret de Henri Cain

Production
Opéra du Royaume
Représentation
Salle Pierrette-Gaudreault du Centre culturel du Mont-Jacob , 31 mars 2026
Chef de chœur
Annie Larouche
Direction musicale
Christopher Gaudreault
Instrumentiste(s)
Orchestre de l'Opéra du Royaume, Choeur de l'Opéra du Royaume
Interprète(s)
Elisabeth Boudreault (Lucette/Cendrillon), Florence Bourget (Prince Charmant), Marie-Eve Munger (La Fée Marraine), Hugo Laporte (Pandolfe), Sydney Frodsham (Madame de la Haltière), Vanessa Croome (Noémie), Émilie Baillargeon (Dorothée), Jean-Simon Boulianne (Le Roi), Karl Marcotte (Le Doyen), Richard-Nicholas Villeneuve (Le Surintendant des Plaisirs), Sylvie Tremblay (Le Héraut du Roi), Jean-François Sauriol (Le Premier Ministre)
Mise en scène
John La Bouchardière
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