Critiques

Un Duo étrange, mais très prometteur

Un Duo étrange, mais très prometteur

C’était visiblement un concert très attendu que celui du Duo étrange, qui s’est tenu le 24 février à la Salle Bourgie. Après trois ans de travail, l’ensemble formé par la soprano Vanessa Croome et la violoncelliste Sahara von Hattenberger a lancé au cours du mois son premier album, i wish i were dead, un clin d’œil au caractère le plus souvent posthume de la célébrité des créateur·trices de musique. De fait, la mission musicale du duo s’articule essentiellement autour de la musique de compositeur·trices vivant·es, avec une place significative accordée aux œuvres écrites par des femmes et aux compositeur·trices d’ici. En témoigne le programme de la soirée, qui a repris en intégralité le contenu de l’album, avec des compositions de Jeffrey Fong (1995-), Luna Pearl Woolf (1973-), Maya Fridman (1989-), Laurence Jobidon (1992-), Airat Ichmouratov (1973-), Nicole Lizée (1973-) et Anders Hillborg (1954-). Si la plus grande part du concert a mis de l’avant la formation de base du duo, soit le violoncelle et la voix, les deux interprètes ont été rejointes à différents moments par la pianiste Joanne Kang et par le compositeur et chef d’orchestre Airat Ichmouratov, à la clarinette et au duduk lors de l’interprétation de ses Quatrains of Wisdom.

C’est une vision artistique tout à fait intéressante et porteuse que proposent Croome et von Hattenberger, à travers une sélection d’œuvres qui, malgré leur caractère récent, ne s’éloignent pas trop du cadre tonal, ce qui leur assure une certaine accessibilité. La conception de la tonalité qui est mise de l’avant est évidemment élargie, voire éclatée, ce qui permet de très belles explorations mélodiques et harmoniques, donnant l’opportunité au public d’aborder des ambiances et textures musicales intrigantes, sans pour autant être complètement déroutantes. Une voie prometteuse pour les musiques de création! J’ai notamment été happée par la très belle sensibilité et délicatesse se dégageant des Quatrains of Love (2012), de Luna Pearl Woolf sur des poèmes de Rûmi, et par la déroutante actualité du propos de Simone : mythe moderne (2025), une œuvre de Laurence Jobidon sur un texte de Thomas Royer. Sur un rythme enlevant évoquant à certains égards le tango, la soprano y décline son obsession de l’ascension professionnelle dans les hautes sphères de l’administration publique. Théâtral et décalé, pour notre plus grand bonheur.

À travers le dépouillement de sa formation, le Duo étrange sait mettre en valeur les œuvres qu’il interprète, qui présentent une richesse incontestable, tant sur le plan musical que littéraire. Comme quoi il est possible de faire beaucoup, même avec seulement deux instruments, mélodiques qui plus est. C’est à un défi de taille que s’exposent les deux musiciennes par leur démarche artistique, mais elles ont tout ce qu’il faut pour amener cette dernière à sa meilleure expression. Vanessa Croome possède un instrument impressionnant d’agilité, notamment par sa capacité à voyager avec précision et légèreté d’un registre à l’autre, surtout en direction de l’aigu, voire du suraigu, ce qui était largement exploité – peut-être à la limite de l’excès – dans bon nombre des pièces incluses au programme. Si l’intention derrière son interprétation nous est apparue un peu diffuse en tout début de concert, elle a rapidement gagné en précision et en intensité, dès les Quatrains of Love de Woolf. Peut-être a-t-elle été reléguée au second plan dans certaines partitions plus exigeantes, mais à un moment donné, il faut bien prendre des risques. Von Hattenberger incarne quant à elle le socle musical du duo, toujours précise, investie, intentionnelle et ancrée.

La plus grande déception de ce concert aura cependant été la pièce Urbexcelsis (Doesn’t it Fill Your Eyes) (2025), de Nicole Lizée, ce qui est assez dommage considérant qu’il s’agit d’une cocommande de la Salle Bourgie et du Duo étrange. Cette série de trois chants funèbres pour voix, violoncelle, bande électronique et accessoires nous est apparue laborieuse à plusieurs égards, notamment sur le plan rythmique, mais surtout par la multiplication des accessoires sonores qui ne semblaient qu’embarrasser Croome dans son interprétation, alors qu’elle se démenait déjà avec des oreillettes défaillantes ou mal ajustées. Les quatre coups de perceuse par-ci et les quelques bruits de chaîne métallique par-là n’apportaient pas de contribution sonore significative, et encore moins sur le plan structurel. À vrai dire, c’était surtout encombrant, dans un environnement sonore déjà passablement surchargé. En ce sens, la version enregistrée de l’œuvre nous apparaît beaucoup plus convaincante, probablement en partie grâce au travail de postproduction.

Il y a encore place à maturation pour le Duo étrange, notamment dans l’optique de moduler l’intensité de son répertoire, de lui donner un peu plus de relief et de nuance. Le public présent à la Salle Bourgie n’a pu qu’être convaincu de sa compétence, notamment technique, à aborder du répertoire exigeant, tant sur le plan musical que dramatique. Je serais curieuse de savoir ce que cela donnerait si le duo se permettait plus d’intériorité, plus de complexité dans l’intention. Vu la jeunesse de l’ensemble, ce cheminement – elles prendront d’ailleurs bien la voie qu’elles désirent – est certainement incontournable, et par ailleurs très prometteur : s’il y a place à évolution, c’est qu’il y a de la matière avec laquelle travailler, et de la bonne. En ce sens, Croome et von Hattenberger ont beaucoup à nous offrir, et je ne puis que leur souhaiter une longue vie.


Photographie : Michael Nguyen

Duo étrange : voix et violoncelle

Œuvres de Jeffrey Fong, Luna Pearl Woolf, Maya Fridman, Laurence Jobidon, Airat Ichmouratov, Nicole Lizée, Anders Hillborg.

Production
Salle Bourgie et Duo étrange
Représentation
Salle Bourgie , 24 février 2026
Instrumentiste(s)
Sahara von Hattenberger (violoncelle), Joanne Kang (piano), Airat Ichmouratov (clarinette, duduk)
Interprète(s)
Vanessa Croome
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