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CRITIQUE – Le grand art d’Andrè Schuen et de Daniel Heide

CRITIQUE – Le grand art d’Andrè Schuen et de Daniel Heide

Le 15 mars marquait une visite attendue et remarquée à la salle Bourgie qui recevait, dans le cadre de son intégrale des lieder de Schubert, le baryton italien Andrès Schuen et le pianiste Daniel Heide. Pour cette première présence au Québec, ces deux artistes ont proposé un programme admirablement équilibré où Schubert était entouré par la musique de Mahler. 

Véritable vedette du lied au disque, Andrè Schuen a été propulsé sur la scène musicale internationale en 2021 par la publication de son premier disque sur Deutsche Grammophon (dans une interprétation de haut vol de Die schöne Müllerin de Schubert), mais son travail dans le domaine du lied est documenté depuis plusieurs années par des enregistrements d’œuvres de Schubert, Schumann, Wolf, Martin et Liszt sur étiquette Avi Music. On ne le cachera pas, sa présence à Montréal est un très bon coup de la salle Bourgie !

En débutant par les Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d'un compagnon errant) de Mahler, Schuen ancrait une filiation avec l'univers schubertien. Le chanteur dévoilait une grande flexibilité vocale entièrement au service de l’œuvre. Il faut souligner par la même occasion l'admirable talent du pianiste Daniel Heide, partenaire musical essentiel, dont le jeu coloré et sensible donnait un relief contrasté, quasi orchestral, à la partition.

Avec une sélection de neuf lieder de Schubert, les deux artistes ont démontré un goût raffiné et une noblesse musicale exemplaire. Le piano de Daniel Heide était particulièrement inspiré par les atmosphères tendres et intimes de ce répertoire. Andrè Schuen a quant à lui interprété certains lieder avec un ton juste, certains abordés dans la retenue, tandis que d'autres possédaient une incarnation théâtrale des plus prenantes. C'est le cas notamment de Prométhée, véritable mini-opéra qui a été ici incarné avec une passionnante vérité. On notera aussi la magnifique interprétation de Der Wanderer (Le voyageur) D. 649, moins connu que le lied éponyme D.493, mais que les interprètes ont semblé affectionner au point de lui insuffler une émotion belle et sincère, une véritable pépite à contempler dans son écrin de velours.

Il faut le dire, le timbre de la voix est exceptionnel. Et le chanteur sait comment moduler son instrument pour répondre aux exigences non seulement strictement musicales mais aussi d'ordre interprétatives. Des passages quasi sotto voce aux moments plus larges et puissants, Andrès Schuen allie un excellent contrôle de sa voix à un instinct musical sûr et brillant. Le charme opère : on est constamment accroché à ses lèvres et entièrement captivé par tout ce que ce chanteur nous offre.

Ce ne sont pas les lieder les plus connus de Schubert qui nous étaient proposés ici. Saluons cette intégrale schubertienne de la salle Bourgie qui pousse les artistes à explorer ce répertoire vaste et surtout qui nous permet en tant qu'auditeur de découvrir la richesse de cette production protéiforme. Servi par des artistes de premier plan, nous ne pouvons qu'être admiratif d’œuvres qui pourraient – en d'autres circonstances – sembler aux premiers abords de moindre intérêt. C'est le cas notamment de Fahrt zum Hades (Voyage vers Hadès), qui recèle des harmonies étonnantes dignes d'un romantisme plus tardif. On pense aussi à Die Mutter Erde (La mère Terre), une mélodie au propos quasi métaphysique qui résonne énormément avec l’œuvre de Gustav Mahler. En couplant ces deux compositeurs des deux extrémités du romantisme, on comprend que l'essence du lied s'ancre bel et bien dans cette union magique entre poésie et musique, peut importe l'esthétique.

Andrè Schuen et Daniel Heide ont choisi de clore ce programme brillant et équilibré avec les Rückert-Lieder de Mahler. Quel choix judicieux, et quelle interprétation généreuse et magnifique ! La subtilité du pianiste n'avait d'égal que l’intelligence du chant de Schuen. Et si tout était en place pour que Um Mitternacht soit le clou du récital (et il l'était assurément par la puissante beauté du chant), c'est néanmoins avec la retenue mélancolique et le désespoir de l’ultime lied du cycle, Ich bin der Welt abhanden, que les artistes ont réussi à nous couper le souffle, entrevoyant le vertige existentiel qui clôt cette musique ineffable de Mahler.

On se met ici à rêver d'entendre Andrè Schuen chanter cette œuvre dans sa version orchestrale afin de goûter à nouveau à son interprétation sans faille qui allie intelligence et sensibilité avec une magnifique acuité.

Le public, conquis, a réservé une grande et chaleureuse ovation à la fin de ce récital. Les musiciens nous ont offerts en rappel Morgen de Richard Strauss. Un choix judicieux car en plus de nous permettre de goûter à nouveau à l'art magnifique de ces grands artistes, il agissait comme un baume sur le cœur de par la douceur enveloppante et chaleureuse de cette musique et de cette poésie, surtout après l'émotion plus sombre et tragique sur laquelle nous laissait l’œuvre de Mahler.

Photographie : Guido Werner

Lieder de Gustav Mahler et Franz Schubert

Production
Salle Bourgie
Représentation
15 mars 2026
Instrumentiste(s)
Daniel Heide
Interprète(s)
Andrè Schuen
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