Du raffinement et de l’intelligence des interprètes
C’est à un récital tout en finesse et en intelligence que nous conviaient Brett Polegato et Stephen Hargreaves le 4 mars dernier à la salle Bourgie. Le baryton canadien, bien connu à Montréal de par son enseignement à l’université McGill, a construit un programme de mélodies anglaises et canadiennes (dans le monde anglophone, le terme Art song définit plutôt bien l’ambition artistique de ce répertoire) ayant comme point en commun de mettre en musique des textes de poétesses. Le chanteur a d’ailleurs présenté le tout avec humour, en soulignant ce renversement de statut : ses collègues féminines chantant surtout sur des textes de poètes masculins, il aimait bien l’idée qu’une voix d’homme se mette ici au service de la poésie écrite par des femmes.
Le récital commence par trois extraits des Four Poems by Fredegond Shove de Ralph Vaughan Williams. La voix profonde et chaleureuse de Polegato est parfaite pour ce type de répertoire : il confère une noblesse de sentiments tout en conservant la douceur et la simplicité requise pour ces mélodies aux touches archaïsantes et vaguement folkloriques. Les harmonies suaves et la flexibilité de l’écriture pianistique sont admirablement bien rendues par le pianiste Stephen Hargreaves, qui déploie un jeu sensible et raffiné, toujours bien maîtrisé. On regrettera un peu que la queue du piano ait été grande ouverte : non pas que le piano enterrât la voix de Brett Polegato (il a quand même du coffre ce chanteur!), mais on aurait préféré une atmosphère un peu plus suave et feutrée pour nourrir l’intimité qui se dégage de ce type de répertoire.
Nos deux musiciens ont ensuite enchaîné avec quatre extraits du cycle Swift Partitions du compositeur gallois Julian Philips, sur des poèmes de l’américaine Emily Dickinson. Quelle magnifique découverte que ces mélodies riches et brillamment construites. La poésie de Dickinson, toute sublime qu’elle soit, pose des défis particuliers pour quiconque désire la mettre en musique. Julian Philips propose une partition substantielle, où la musique réussit à nourrir l’expression quasi mystique de la poétesse, avec sa dose d’élan à la fois puissant et retenu, et ses moments de profonde beauté dans le regard porté sur le monde. On rêverait de découvrir en concert le cycle complet couplé avec An Amherst Bestiary, autre œuvre que le compositeur a consacré à la poésie de Dickinson.
Avant de chanter la création mondiale de The Grief of Years du compositeur canadien John Estacio, Brett Polegato a imploré la clémence du public en invoquant qu’il ne se sentait pas au meilleur de sa forme vocale. Jusque-là irréprochable, le chanteur a bel et bien montré quelques signes de faiblesse : à quelques reprises, le timbre de sa voix s’est soudainement cuivré, laissant présager le pire. Mais Polegato sait comment gérer son instrument et, avec contrôle et intelligence, il a su maintenir le cap. Cela a même rendu son interprétation plus sensible, plus humaine, comme quoi cette fragilité aura été un moteur d’émotion.
There is a crack, a crack in everything chantait Leonard Cohen, et Brett Polegato a su la retourner à son avantage.
Sur des poèmes de Jessie Redmon Fauset, le cycle de John Estacio débutait en lion, avec trois mélodies où on découvrait une musique aussi grinçante que celle de Chostakovitch, mettant en relief un texte aux apparences inoffensives, mais porteur d’un cynisme et d’une violence latente. Les deux dernières mélodies semblaient cependant moins percutantes. Particulièrement la dernière, fortement élaborée du côté de la musique, mais qui perdait de sa puissance d’impact face à la poésie.
Après la pause, nos deux interprètes sont revenus en pleine forme pour donner la première montréalaise de Songs for Judith, un ambitieux cycle du compositeur canadien Matthew Ricketts sur des poèmes d’Edna St. Vincent Millay. Avant de se lancer dans cette œuvre majeure, Brett Polegato dévoila l’origine de cette création, réalisée en hommage à Judith Dalgleish, défenseures des arts et amie proche du chanteur.
Avec ses neuf mélodies brillamment construites, Matthew Ricketts a créé un cycle d’importance pour le répertoire canadien, mais il a surtout composé une œuvre d’une sensibilité magnifiquement touchante, pleine de bienveillance et de compassion. L’émotion sincère a été portée avec éloquence par les deux interprètes qui démontraient une affection particulière pour cette œuvre.
Il faut noter le travail exceptionnel du pianiste Stephen Hargreaves dont le jeu maîtrisé était aussi solide qu’expressif. Dans ce répertoire tout contemporain, la partition du piano va bien au-delà du simple accompagnement, et Hargreaves y a démontré un savoir-faire exceptionnel en plus d’une technique irréprochable.
Pour un court et éloquent rappel, les deux musiciens sont revenus à Vaughan Williams, clôturant ainsi une soirée où l’intelligence des musiciens, couplée à une sensibilité remarquable, aura été entièrement mise au service d’un programme stimulant et enrichissant. On en redemande !
Photographie : Shayne Gray
Mélodies de Ralph Vaughan Williams, Julian Philips, John Estacio et Matthew Ricketts
- Production
- Représentation
- Salle Bourgie , 4 mars 2026
- Instrumentiste(s)
- Stephen Hargreaves (piano)
- Interprète(s)
- Brett Polegato (baryton)

