L’Orchestre classique de Montréal et Marie-Josée Lord, entre le fond et la forme
Le parterre était rempli à la salle Pierre-Mercure, jeudi soir dernier, pour le concert de l’Orchestre classique de Montréal qui accueillait la cheffe d’orchestre Kalena Bovell et la soprano Marie-Josée Lord. Comme cette dernière constituait la tête d’affiche de cet événement, il était un peu surprenant de constater dans le programme qu’elle n’apparaîtrait qu’en deuxième partie. Néanmoins, la première ne laissait rien à désirer, puisque les musiciens et musiciennes de l’orchestre ont su capter l’attention du public avec brio.
En l’honneur du Mois de l’histoire des Noir∙es, le concert explorait les œuvres de différents compositeurs et compositrices afrodescendants et appartenant à différentes époques : un pari éclectique réussi, puisqu’il y en avait pour tous les goûts. La première œuvre, Symphonie concertante en do majeur (1777) de Joseph Boulogne, n’était pas difficile à replacer dans l’époque classique : elle faisait la part belle aux deux violonistes solistes qui jouaient debout devant le reste de la formation de cordes, avec plaisir et complicité, comme en témoignaient leurs sourires au courant de l’œuvre. Il était un peu étrange de voir la cheffe d’orchestre diriger à côté d’eux puisque ce genre de pièce ne nécessite généralement pas de direction, surtout avec deux solistes aussi expressifs. C’est aux applaudissements qui marquaient la fin de la pièce que Kalena Bovell a repris le contrôle du concert, d’abord avec ses joyeux « fist bumps » qui débordaient de convivialité, et ensuite avec sa présentation des œuvres, concise et personnelle (et dont plusieurs chefs un peu loquaces devraient peut-être s’inspirer). Ont suivi deux courtes œuvres, Mother and Child (1943) de William Grant Still et la Symphonie pour cordes en sol majeur (1929) de Florence Price, qui proposaient des styles assez distincts bien que les deux compositeurs furent américains et qu’ils aient vécu dans les mêmes années. La première était d’inspiration moderne, très expressive et avec un retour de thème assez agréable, alors que la deuxième, plus romantique, proposait une orchestration plutôt traditionnelle pour l’époque à laquelle elle a été composée. Les œuvres étaient toutes deux sublimes et ont permis à Bovell de montrer toute la rigueur et la délicatesse de sa direction.

Toutefois, c’est après l’entracte que le clou du spectacle est entré en scène. Marie-Josée Lord, vêtue de bijoux colorés, d’une large coiffure et d’une longue robe pailletée qui amplifiait ses gestes, s’est installée gracieusement aux côtés de la cheffe après la présentation par cette dernière de l’œuvre Honey and Rue (1995) d’André Prévin. Constitué de six mouvements, ce cycle de chansons rarement à l’affiche s’inspire du roman The Bluest Eye (1970) de l’écrivaine américaine afrodescendante Toni Morrison, d’où sa présence dans ce programme. Le texte décrit, sans trop de narrativité, l’expérience afro-américaine de se sentir étranger et de se languir d’un lieu où l’on se sent vraiment chez soi. Musicalement parlant, le style est très postmoderne, l’œuvre créant un collage de différents genres : on entend du sérialisme, du jazz, de la modalité et de la musique religieuse… La soprano semblait tout à son aise dans les longs vibratos, l’amplitude de la mélodie qui passait rapidement du grave à l’aigu, et même dans ce qui ressemblait à du parlé-chanté, qui n’est pourtant pas facile à appréhender. Le moment de grâce le plus marquant était certainement le quatrième mouvement, « Do you know Him », durant lequel Marie-Josée Lord chantait sans accompagnement. Son dernier vers, « Do you know Him / I know Him », n’a presque pas eu le temps de résonner dans le silence : le public, qui savait à ce moment-là du concert qu’il est coutume de ne pas applaudir entre les mouvements, n’a pas pu retenir son admiration par des applaudissements enthousiastes.
Le concert s’est conclu avec une ovation debout et un rappel approprié pour ce qui venait d’être chanté : « Summertime » issu de Porgy and Bess (1935) de George Gershwin. Le répertoire était somme toute bien choisi pour la formation orchestrale de l’OCM et Marie-Josée Lord a su donner vie à Honey and Rue avec brillance, une œuvre qui gagne à être découverte ! La question du contexte du concert me semble toutefois toujours irrésolue, surtout à l’issue d’autres comptes rendus parus dans la presse (Sophie Durocher pour le Journal de Montréal). Des compositeurs et compositrices afrodescendants, des interprètes afrodescendants, il y en a beaucoup et ils devraient être joués à tout moment de l’année, pas seulement en février ! D’un autre côté, il est essentiel de se remémorer les luttes que les personnes de couleur ont traversées, les batailles qu’elles ont gagnées et la discrimination qu’elles vivent encore aujourd’hui. En ce sens, il me semble que l’OCM est un des seuls ensembles (ou est-il le seul ?) qui aient souligné le Mois de l’histoire des Noir∙es par un concert à Montréal cette année, ce qui est un constat un peu accablant. Entre le fond et la forme, il faut donc souligner, d’une part, la qualité du concert proposé par l’OCM, Kalena Bovell et Marie-Josée Lord, et, d’autre part, l’initiative qui, je pense, a toujours sa place dans les responsabilités sociales assumées par les organismes culturels. On souhaite quand même voir à l’affiche plus de ce répertoire et des interprètes et compositeurs et compositrices afrodescendants, et pas seulement pour célébrer ponctuellement une cause – il faut que ça se retrouve partout, et que les lacunes de représentation dans les programmes de concert ne deviennent plus qu’un mauvais souvenir.
Photographie : Tam Photography
- Production
- Représentation
- Salle Pierre-Mercure
- Direction musicale
- Kalena Bovell
- Instrumentiste(s)
- Orchestre classique de Montréal
- Interprète(s)
- Marie-Josée Lord

