CRITIQUE - Querelle de Roberval : La force du groupe et son chaos
Photographie : Stéphane Bourgeois
Si, en écrivant Querelle de Roberval, l’objectif de Kev Lambert était de représenter l’une des réalités ouvrières de la région, une chose est sûre, c’est qu’on sort de notre zone de confort et qu’on quitte la salle avec plus de questions que de réponses. On découvre, dès le début, l’histoire de Querelle, ouvrier de la scierie, connu pour ses nombreuses aventures avec les cégépiens de la région, parallèlement à l’histoire de la grève de ses collègues ouvriers, qui se battent pour modifier leur convention collective et améliorer leurs conditions de travail. Tout au long de la pièce se joue le double jeu de la grève et des aventures de Querelle, qu’on comprend relever plus du commérage que de la réalité. Néanmoins, trois des jeunes hommes séduits par Querelle, tous joués par le même acteur, font basculer l’action en provoquant un événement décisif pour les personnages. Les scènes, présentées sous formes de tableaux, sont intercalées par des intermèdes musicaux réalisés par Yves Daoust et la compagnie Ballet Opéra Pantomime.
La dimension sonore est sans doute l’élément de la pièce qui a le plus surpris, car elle fait partie intégrante de la mise en scène. D’abord, la musique est jouée par Carl-Matthieu Neher à l’accordéon ou à bord d’un camion-clavier, élément proéminent du décor. Le musicien est donc toujours présent sur scène et interagit même parfois avec les personnages. Au-dessus du camion, on peut voir les tuyaux d’un orgue, instrument qu’on entend le plus dans la pièce. Les intermèdes sont inspirés de sa pièce Chorals ornés, qui mobilise elle-même les matériaux de l’Orgelbüchlein de Bach. On apprend dans le programme que la musique a été composée grâce à une collaboration étroite entre le metteur en scène Olivier Arteau et le compositeur. Ce dernier a notamment travaillé sur des motifs reconnaissables, agissant comme autant de leitmotive associés à des personnages et à des affects, ce qu’on peut remarquer par exemple à travers le personnage complètement abject de Brian Ferland, le patron de l’usine, qui arrive presque toujours en scène une flûte au bec.
Bien que la démarche musicale soit intéressante, il était ardu de reconnaître les différents motifs. On arrive identifier des liens entre les différentes instrumentations et les ambiances, mais l’aspect motivique, pour être vraiment efficace, aurait pu être un peu plus évident. Néanmoins, au-delà de cet aspect précis, l’usage de la musique était absolument astucieux, surtout en ce qui a trait à la polyphonie, qui se densifiait dans des moments d’intensité sur scène. L’usage des dissonances était aussi très bien pensé, surtout par leur association à la déchéance d’un personnage ou d’une situation. Les références aux répertoires baroque et classique étaient aussi très claires et bien mobilisées, grâce à des citations de chorals de Bach. Par ailleurs, la dimension sonore n’était pas uniquement musicale : le bruitage prenait une grande place dans la pièce. Des objets de tous les jours étaient utilisés pour imiter des bruits à caractère sexuel, comme une ganse de boîte à lunch pour imiter la braguette de pantalons, ce qui était très original. Tous ces bruits étaient savamment interprétés par Vincent Paquette, dont les interactions avec les objets étaient fluidifiées par des éléments chorégraphiques.
Cette pièce originale a été portée par des acteurs et actrices absolument géniaux, à commencer par Vincent Paquette, qui joue le·s garçon·s. Ensuite, Marco Collin, qui jouait Charlish, s’est démarqué non seulement par la profondeur de son jeu, mais aussi par son aptitude à jouer simultanément dans deux langues, le français et l’ilnu, langue de la communauté des Pekuakamiulnuatsh. Le duo des sœurs Jézabel et Judith, jouées respectivement par Ariel Charest et Stéfanelle Auger, nous a fait rire aux éclats du début à la fin. Leur force a été de toujours ramener une pointe d’humour bien sentie, même dans les moments les plus dramatiques de l’histoire. Enfin, Gabriel Lemire, qui jouait le personnage de Querelle, a assuré dans son rôle de jeune étranger mystérieux. La mise en scène d’Olivier Arteau, quant à elle, s’est démarquée par l’usage de la chorégraphie et, surtout, du décor, pensé par la scénographe Annie Trépanier. Un grand écran, où on voyait plus souvent des couleurs vives, ou le décor d’un stationnement la nuit, était mobilisé par des effets de stroboscope qui, en se mêlant à l’intensité polyphonique de la musique, donnait lieu à un chaos si puissant que le public lui-même sentait qu’il en faisait partie.
Malgré les quelques nuances exprimées plus tôt, Querelle de Roberval est une pièce à voir, car elle est pleine de paradoxes : on y voit à la fois la force du groupe et son chaos, les rapports changeants entre les Pekuakamiulnuatsh et les communautés allochtones, la relation entre la réalité des personnes et la manière dont leur image est construite par les commérages, et, enfin, le rapport de contradiction par lequel les batailles viriles que se livrent personnes queer et homophobes finissent par se teinter d’érotisme.
Querelle de Roberval
- Production
- Théâtre du Trident
- Représentation
- Salle Octave-Crémazie , 22 janvier 2026
- Mise en scène
- Olivier Arteau

