CRITIQUE - Que la honte change de camp
The Rape of Lucretia, Opera McGill, 2026
Dans ses opéras, Benjamin Britten a souvent exploré – parfois seulement évoqué – des relations troubles marquées par des violences et des agressions. On pense à Peter Grimes, The Turn of the Screw ou Billy Budd, mais jamais il n’est allé aussi loin que dans The Rape of Lucretia. Ici, le crime a lieu sur scène.
L’opéra de Britten a eu sa première montréalaise il n’y a pas si longtemps, en 2003, alors que faisait rage la guerre en Irak. Une vingtaine d’années plus tard, on se désespère en constatant combien les conflits meurtriers, au lieu de diminuer, se sont multipliés partout sur la planète. Devant cette humanité qui choisit toujours le malheur, on dirait que certaines phrases du livret ont été écrites hier : « Does this old world grow old in sin alone? / Can we attain nothing but wider oceans of our own tears? » (« Ce vieux monde ne mûrit-il que par le péché ? / Sommes-nous donc condamnés à n’atteindre que de plus vastes océans de nos propres larmes ? »)
La guerre sert de point de départ à l’action : trois soldats discutent de la fidélité des femmes, conversation qui rappelle le Cosí fan tutte de Mozart. Leurs maris au loin sur le champ de bataille, toutes les épouses de Rome ont profité de leur absence pour les tromper, y compris celle de Tarquinius, le Prince de Rome. Seule Lucretia, la conjointe du général Collatinus est demeurée chaste, ce qui provoque la colère jalouse de Tarquinius.
Précédant en secret Collatinus, Tarquinius se précipite chez Lucretia en pleine nuit, réclamant une hospitalité impossible à refuser. Puis à la faveur de l’obscurité, il s’introduit dans la chambre de son hôtesse et la harcèle tant et si bien qu’elle n’a pas le choix de céder à ses avances. Les propos qu’il tient alors ressemblent exactement à ceux qu’on a entendus pendant les récents procès de tous ces hommes puissants qui ont abusé de leur pouvoir.

Liam Dooley (Tarquinius) et Angélique Brown(Lucretia), The Rape of Lucretia, Opera McGill, 2026
Le lendemain, Lucretia avoue tout à son mari. Collatinus cherche à la réconforter et, de manière maladroite, l’assure de son pardon : « If spirit’s not given, there is no need of shame. / Lust is all taking – in that there’s shame » / « Si tu as gardé ton âme, il n’y a pas lieu d’avoir honte. / Le désir est dévastateur, voilà la vraie honte ». Malgré cette réaction bienveillante, Lucretia se plonge un poignard dans le cœur, et ce qui avait commencé en Cosi fan tutte se termine en Madame Butterfly.
Le public d’aujourd’hui, qui a connu le mouvement Me Too, réagit différemment de celui de 2003. Impossible de ne pas ressentir un malaise devant l’absurdité de cet échange : en entendant parler de « pardon » envers une victime innocente, on demeure ahuris, et on voudrait que Gisèle Pélicot sorte des coulisses pour crier que la honte doit changer de camp.
On voit donc combien cette œuvre créée il y a quatre-vingts ans a encore à dire aux spectateurs de 2026. Les seuls moments moins convaincants sont ceux où il est question du Christ et de la Vierge Marie, alors que l’histoire se déroule cinq cents ans avant la crucifixion… On ne comprend plus bien ce que les auteurs veulent exprimer avec cet hommage au christianisme, aussi ces sections du livret ont un peu vieilli.
Pour le reste, la partition sonne magnifiquement, avec son petit ensemble très imaginatif et coloré. Treize musiciens jouent de dix-sept instruments, le chef passant du piano au lutrin. Les personnages vêtus de beaux costumes d’époque, tuniques, cuirasses et toges, évoluent parmi des échafaudages. Britten a prévu de faire chanter un chœur masculin et chœur féminin, qui sont en fait un seul homme et une seule femme, qui commentent l’action, allant parfois jusqu’à la narrer. La mise en scène en fait des archéologues de la fin du XIXe siècle, qui interviennent à tout moment, même pendant des scènes très tendues entre les vrais protagonistes. On aurait préféré qu’ils se tiennent plus en retrait.
On entend ce soir-là la deuxième distribution, et elle se montre à la hauteur. Tous jouent avec justesse et aplomb, même si les voix ne sont pas toutes optimales pour cette partition exigeante. On remarque surtout le Male Chorus très investi de Kyle Briscoe et le Tarquinius sonore de Liam Dooley. Du côté des femmes, Paige Robinson offre un timbre brillant et un chant assuré dans le rôle de Lucia, tandis qu’Angélique Browne se débat un peu avec une tessiture destinée à la créatrice du rôle, la contralto Kathleen Ferrier. Artiste sensible et fine musicienne, Browne trouvera sûrement d’autres occasions de montrer son talent.
Photographie : Stephanie Sedlbauer
The Rape of Lucretia
Opéra en deux actes de Benjamin Britten, livret de Donald Duncan, d'après la pièce Le Viol de Lucrèce d'André Obey.
- Production
- Opéra McGill
- Représentation
- Salle Ludger-Duvernay, Monument-National , 31 janvier 2026
- Direction musicale
- Stephen Hargreaves
- Instrumentiste(s)
- Orchestre symphonique de McGill
- Interprète(s)
- Kyle Briscoe (Male Chorus), Zoe McCormick (Female Chorus), Tristan Pritham (Collatinus), Liam Dooley (Tarquinius), Zachary Bligh Kelly (Junius), Paige Robinson (Lucia), Simone Lemieux (Bianca), Angélique Brown (Lucretia)
- Mise en scène
- Patrick Hansen

