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CRITIQUE – Fantôme de Roy : Fantôme de soi et fantôme de l’autre

CRITIQUE – Fantôme de Roy : Fantôme de soi et fantôme de l’autre

Photo de couverture : Marie-Annick Béliveau, Fantôme de Roy, Chants libres et Musiktheatertage Wien, 2025

Voici une proposition étonnante et hors normes que Chants Libres offrait avec Fantôme de Roy, un théâtre musical qui étonne et questionne, mais qui surtout émeut de par les forces vives mobilisées pour la réalisation de cette œuvre inclassable, ancrée dans un passé lointain et un présent qui nous fuit entre les mains.

L’œuvre du compositeur autrichien Thomas Cornelius Desi aborde un fait historique véridique : le conflit entre le roi anglais Henri II Plantagenêt et Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, qui se solda par l’assassinat de ce dernier en 1170. Un sujet qui n'est pas nécessairement nouveau dans le domaine de l'art lyrique, le compositeur italien Ildebrando Pizzetti (1880-1968) ayant choisi cette même histoire pour son opéra Assassinio nella cattedrale (1958), une œuvre magnifique encore trop peu connue.

Thomas Cornelius Desi aborde quant à lui ce récit avec une posture étonnante : il puise abondamment dans la littérature et la dramaturgie médiévale pour créer non pas un opéra au sens contemporain du terme, mais plutôt un mystère – ce genre dramatique du Moyen Âge où la représentation de sujet principalement religieux relevait d'un travail communautaire. Nous reviendrons sur cette notion de communautaire, mais d’abord, décrivons l’œuvre.

Fantôme de Roy, Chants libres et Musiktheatertage Wien, 2025

Le public prend place dans la première section de l'église, dans des bancs orientés en sens inverse. La musique, usant de l'orgue et d'électroacoustique, nous plonge déjà dans une atmosphère étrange, presque onirique. L'histoire nous est narrée (et non chantée) par une trobairitz (le féminin de troubadour), qui récite le texte de Guernes de Pont-Sainte-Maxence, un texte écrit à peine deux ans après le meurtre de Becket. Des enluminures illustrant ce texte ancien sont projetées sur écran, tandis que des comédiens reproduisent ces scènes comme autant de portraits figés par le temps, mais évocateurs dans leur théâtralité. Ce procédé, tout amusant et ingénieux qu'il puisse être dans sa réalisation, était néanmoins un peu long, occupant pratiquement la première moitié de la représentation.

Puis, coup de théâtre, les artistes se déplacent vers le chœur de l'église pour la seconde moitié du spectacle, invitant les spectateurs à changer de place pour s'orienter vers ce nouvel espace de jeu. Dès lors, présentation et représentation du récit se fondent dans un même geste aux effets théâtraux plus incarnés et dramatiques. Car il faut bien le dire, représenter le meurtre de Becket au sein même d'une église est d'un effet saisissant. Cette deuxième partie, plus nourrie du côté vocal et musical, cumule sur une apothéose riche en décibels. L'intelligence du compositeur aura été de terminer le spectacle non pas avec cette apothéose mais bien avec un épilogue tout en douceur, empreint de sérénité, concluant un cheminement théâtral et spirituel avec une touche d'humanité bienveillante.

Le propos de l’œuvre est néanmoins ambigu. Pizzetti, dans son opéra basé sur une pièce de théâtre de T. S. Eliot, traite le sujet comme une longue méditation sur la mort, l'abnégation et le don de soi. En ce qui concerne Thomas Cornelius Desi, les intentions sont moins claires. En usant des formes dramatiques et des sources littéraires anciennes, il crée un objet esthétique qui comporte certes son lot de beauté mais dont une certaine part d'abstraction et de distanciation rendent les intentions plus diffuses. On y met ici de l'avant le conflit entre le roi et l'archevêque, mais sans ressort dramatique approfondi ou incarné, il est bien difficile de s'attacher aux personnages. On peut certes y retrouver une méditation sur le pouvoir et ses mécanismes destructeurs – d'autant plus que la figure des deux alliés qui se désavouent résonnent de façon toute contemporaine à la relation entre Donald Trump et Elon Musk – mais tout cela semble rester en surface, et est même perçu avec une certaine distance froide et désincarnée.

En revanche, ce qui parvient à échauffer les cœurs, c'est l'implication citoyenne qui est centrale à cette production. Car outre les interprètes et l'équipe de production professionnelle, le spectacle était porté par un groupe d'acteurs et de chanteurs citoyens, issus de la communauté. Ce choix audacieux, pas nécessairement facile, mais extrêmement porteur puise à même l'esprit des mystères médiévaux. Ainsi, l'art et la création sont portés par toute une communauté, ce qui signifie qu'il y a une mise en commun des forces vivent et des talents de chacun et chacune pour réaliser le spectacle.

Fantôme de Roy, Chants libres et Musiktheatertage Wien, 2025

Il y a quelque chose de profondément beau et touchant d'avoir vu à l’œuvre toute cette troupe bigarrée réunie dans cet effort commun de porter cette création contemporaine. Si ce théâtre musical devait colporter un sens spirituel, c'est vraiment dans cette communion humaine qu'il s'est le mieux révélé. Cette bonne dose de chaleur et d'humanité était toute au service de ce récit des temps lointains, mais plus globalement de l'art, ce qui est tout à l'honneur de ces artistes, professionnels ou non, qui s'y sont impliqués corps et âme.

Photographie : Charlie Poirier-Bouthillette

Fantôme de Roy

Théâtre musical de Thomas Cornelius Desi, livret de Thomas Ballhausen, avec des textes de Guernes de Pont-Sainte-Maxence.

Production
Chants libres et Musiktheatertage Wien
Représentation
Église Sacré-Coeur-de-Jésus, Montréal , 25 octobre 2025
Direction musicale
Thomas Cornelius Desi, Marie-Annick Béliveau
Instrumentiste(s)
Jonathan Barriault (guitare), Olivier Saint-Pierre (orgue), chœur et figurants amateurs
Interprète(s)
Marie-Annick Béliveau
Livret
Thomas Ballhausen
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