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CRITIQUE – Cendrillon à Québec : de cousette à top-modèle

CRITIQUE – Cendrillon à Québec : de cousette à top-modèle

Photo de couverture : Florence Bourget (Tisbe), Odéi Bilodeau (Clorinda) et Jean-Luc Ballestra (Don Magnifico), La Cenerentola, Opéra de Québec, 2025

C’est la deuxième fois de son histoire que l’Opéra de Québec met à l’affiche La Cenerentola de Gioacchino Rossini, sa première production ayant eu lieu en 1996 dans une mise en scène de Michel Nadeau. L’œuvre revient 29 ans plus tard dans une version rafraîchissante et décontractée, sous la gouverne de la comédienne Veronika Makdissi-Warren, qui connaît bien la musique, pour avoir étudié le violon au Conservatoire de Québec. Rossini et son librettiste avaient apporté des changements au conte de Charles Perrault. Veronika Makdissi-Warren a, pour sa part, transposé l’action dans le monde de la mode : le château de Don Magnifico devient une agence milanaise de mannequins dont les affiches font un clin d’œil aux grands créateurs (Yvo San Lorenzo !). Les courtisans du prince se transforment en une meute de journalistes à l’affut des potins, avec micros, calepins et appareils photos, tandis que Cendrillon quitte le bal en trottinette et se prêtera plus tard à des séances de selfies avec ses belles-sœurs !

Cette mise en scène allumée s’attache au coup de foudre du couple Angelina et Ramiro, et cerne bien les deux facettes de la personnalité de la petite stagiaire de l’agence Magnifico, que la magie d’Alidoro transforme en une incroyable top-modèle, la fatuité et la brutalité de Don Magnifico, et la vanité de ses deux filles Clorinda et Tisbé. Le sage Alidoro agit comme maître d’œuvre et semble tirer les ficelles de l’action, tout lui obéissant comme par magie. Pendant la longue ouverture orchestrale, en avant-scène, afin d’échapper à ses groupies et de choisir en toute quiétude sa fiancée, le prince Ramiro échange ses vêtements avec son valet Dandini.

Le décor symétrique de Christian Fontaine, qui avait déjà signé au printemps celui d’Il Trovatore, est sobre et suffisamment neutre pour recréer, selon les besoins, un atelier de couture, un podium de défilé de mode ou l’univers du prince Ramiro, lui aussi impliqué dans la mode. Les costumes d’Émily Wahlman jouent sur les contrastes : extravagance des demi-sœurs de Cendrillon, simplicité de cette dernière avant sa superbe métamorphose.

La distribution vocale est équilibrée, avec des chanteurs internationaux et québécois en pleine ascension. Ils l’ont prouvé dans cet opéra techniquement exigeant, à travers les innombrables colorature de leurs airs.  Ils ont fait bonne figure dans les étourdissants et redoutables ensembles tel le finale de l’acte I et le sextuor de l’acte II « Questo è un nodo avviluppato ».

Le rôle d’Angelina (Cenerentola) a été confié à la jeune mezzo-soprano américaine Camille Sherman, qui fait ses débuts canadiens à l’Opéra de Québec. Elle possède une belle présence tant comme cousette et souffre-douleur de sa belle-famille, que comme superbe mannequin, une fois mise en valeur par Alidoro. Vocalement, c’est une rossinienne accomplie, très à l’aise dans les colorature et capable d’un grand raffinement, notamment dans la cavatine de l’acte I, « Una volta, c’era un re ».   Plus soprano que mezzo à mon avis – n’oublions pas que Rossini avait conçu ce rôle pour une contralto, ce qui sous-entend un timbre plus riche –, elle peinait parfois à se faire entendre dans les premiers ensembles. Dès la fin de l’acte I, elle s’est heureusement affirmée et a conquis le public dans son air « Non più mesta ».

Camille Sherman (Angelina), La Cenerentola, Opéra de Québec, 2025

Le ténor britannique Joseph Doody, qui en est aussi à ses débuts canadiens à l’Opéra de Québec, incarnait le prince Ramiro. La voix est claire et à l’aise dans tous les registres, les aigus semblent faciles, et il ne fait qu’une bouchée des acrobaties de Rossini, comme on a pu s’en convaincre dans le grand air dialogué avec le chœur de l’acte II : « Amor mi muove ».

Pour lui donner la réplique, le baryton français Christophe Gay, – l’Escamillo de Carmen l’été dernier –, a honorablement tiré son épingle du jeu en Dandini, le valet du prince : il compense la fragilité de ses notes graves par une présence scénique naturelle, montrant une belle complicité avec Ramiro dans le duo « Zitto, zitto, piano, piano » et dans celui avec Magnifico, « Un segreto d’importanza ».

Son compatriote, le baryton Jean-Luc Ballestra, qui fut en 2024 de la distribution de La vie parisienne d’Offenbach, récidivait dans le répertoire bouffon avec Don Magnifico. Pas toujours très à l’aise avec les tempi essoufflants qu’exige cet opéra de Rossini, il a tout de même su rendre crédible son personnage truculent.

Déjà appréciées l’été dernier dans Carmen, la soprano Odéi Bilodeau et la mezzo-soprano Florence Bourget forment un tandem irrésistible dans les détestables belles-sœurs d’Angelina. Leurs voix s’harmonisent très bien et passent facilement la rampe.

Une des belles surprises de la soirée fut la basse québécoise Jean-Philippe Mc Clish qui servait de liaison entre les principales scènes, apparaissant, selon les besoins, sous divers personnages. Sa voix chaude et puissante, dotée d’un beau legato, nous a valu notamment la scène émouvante de l’acte I annonçant à Angelina que sa vie allait bientôt changer.

Une mention spéciale au chœur d’hommes, très présent dans cet opéra, et solidement préparé par Catherine-Élisabeth Loiselle.

Jean-Marie Zeitouni, nommé récemment directeur artistique et musical de l’Opéra de Québec, a dirigé l’orchestre symphonique de Québec avec l’enthousiasme et la souplesse qu’on lui connaît, faisant ressortir les finesses orchestrales de la partition de Rossini. Son calme olympien lui a permis également de maintenir la cohésion des périlleux ensembles vocaux. 

La Cenerentola, Opéra de Québec, 2025

Photographie : Jessica Latouche

La Cenerentola

Opéra en deux actes de Gioacchino Rossini, livret de Jacopo Ferretti.

Production
Opéra de Québec
Représentation
Salle-Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec , 25 octobre 2025
Direction musicale
Jean-Marie Zeitouni
Instrumentiste(s)
Orchestre symphonique de Québec, chœur de l’Opéra de Québec
Interprète(s)
Camille Sherman (Angelina), Joseph Doody (Don Ramiro), Christophe Gay (Dandini), Jean-Luc Ballestra (Don Magnifico), Odéi Bilodeau (Clorinda), Florence Bourget (Tisbe), Jean-Philippe Mc Clish (Alidoro)
Mise en scène
Véronika Makdissi-Warren
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