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CRITIQUE - Des astres et des cieux, par le Studio de musique ancienne de Montréal : Le chant du cosmos

CRITIQUE - Des astres et des cieux, par le Studio de musique ancienne de Montréal : Le chant du cosmos

La coïncidence était parfaite. Lors d’une table ronde menée avec mes étudiant·es de niveau collégial, dans une école de musique montréalaise bien connue, j’avais soumis la question suivante : « Quelle actualité pour les musiques anciennes au XXIe siècle, sur scène et dans la salle de classe? » La discussion a été très riche, les étudiant·es avaient bien potassé leur sujet, et l’un·e d’entre elles et eux a présenté cette initiative pour le moins singulière : un concert de motets de la Renaissance par le Studio de musique ancienne de Montréal (SMAM), le 17 mai, sous le dôme du Planétarium. L’idée a marqué les esprits, à un point tel qu’elle a été mentionnée à de nombreuses reprises dans les comptes rendus écrits remis par la suite. La proposition de critique que m’a faite quelques semaines plus tard la rédactrice en chef de L’Opéra tombait donc à point. 

Dès l’entrée dans la salle, un grand moment d’étonnement mêlé à du soulagement : dans une salle circulaire, des sièges rembourrés, larges, inclinés vers l’arrière pour contempler le dôme du plafond sans se briser le cou. De quoi faire rougir de honte n’importe quel banc d’église sur lequel le public de la musique chorale a trop souvent posé son arrière-train. Alors que je suis affairée à ranger mon casque de vélo sous le siège, mon amoureux me tape sur l’épaule : à côté de nous, une de mes étudiant·es ! La table ronde a donc piqué la curiosité d’une jeune musicienne en formation, et ça me remplit d’un fort sentiment du devoir accompli.

Andrew McAnerney

L’entièreté du concert a été assurée par huit chanteur·euses a cappella, incluant le directeur musical et artistique Andrew McAnerney. C’était un défi d’envergure, considérant la polyphonie complexe et le contrepoint noueux de ces œuvres de Dufay, Tallis, Binchois, Byrd et entre autres Palestrina. Aux premières notes, je me suis rapidement fait la réflexion que, des églises, on aurait peut-être conservé l’acoustique : la sonorité dans le studio était plutôt sèche, exposant chacune des voix sans concession, avec assez peu de résonance. Après un début un peu timide, les voix ont graduellement trouvé leur espace, et l’ensemble s’est installé dans une sonorité unifiée.

Les motets présentés avaient tous en commun d’honorer les cieux, ceux des astres et ceux de la divinité. Pour appuyer le propos et la musique, des projections célestes en mouvement se déployaient sur le dôme du studio, permettant aux spectateur·rices de se laisser aller à une contemplation à la fois sonore et visuelle. Ces projections donnaient successivement à voir des étoiles, des constellations, des planètes en mouvement ou l’intérieur des anneaux de Saturne. Des visions cosmiques très apaisantes, jusqu’au moment où une rotation un peu rapide de l’image a donné à mon oreille interne la désagréable impression que toute la salle était en train de basculer sur le côté. J’ai dû fermer les yeux pour m’éviter une nausée certaine, ou une chute autoprovoquée. Avis aux ensembles qui voudraient reproduire l’expérience : certain·es mélomanes ont le mal des transports (même astraux). Ne s’improvise pas cosmonaute qui veut. 

Outre ce léger désagrément, j’ai vécu un très beau concert, contemplatif, tout en intériorité. Je pense pouvoir dire sans me tromper que ç’a aussi été le cas pour l’ensemble des spectateur·rices présent·es. Phénomène intéressant : en un silencieux consensus, personne n’a applaudi entre les morceaux, attendant à la toute fin du concert pour ce faire. Clairement, ce n’était pas par ennui : quelque chose demandait à ne pas être interrompu, même dans le silence entre chaque morceau. Cela dit, l’ensemble aurait peut-être pu raccourcir son programme d’une ou deux pièces : au bout d’un certain temps, le concept du concert était bien assimilé, tant sur le plan musical que visuel, et force est d’admettre qu’il y a quelque chose d’un peu statique, ou plutôt, de suspendu, dans la musique vocale de la Renaissance, aussi céleste soit-elle. L’oreille contemporaine se perd un peu dans l’enchevêtrement ininterrompu et vaguement tonal des voix. Mais je chipote ici – on est critique ou on ne l’est pas. Il a été beau de se laisser bercer par les hommages musicaux adressés aux cieux par les compositeurs de jadis. Je n’ai peut-être pas trouvé Dieu sous le dôme du Planétarium, mais le voyage proposé par les motets célestes choisis par le SMAM m’a laissée partir la tête plus légère.

Des astres et des cieux

Motets composés entre les XVe et XVIIe siècles

Production
Studio de musique ancienne de Montréal
Représentation
Planétarium Rio Tinto Alcan , 17 mai 2023
Direction musicale
Andrew McAnerney
Interprète(s)
Marie Magistry et Stephanie Manias (sopranos), Charlotte Cumberbirch et Josée Lalonde (altos), Kerry Bursey et Andrew McAnerney (ténors), John Giffen et François-Nicolas Guertin (basses)
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