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CHANTEUSE EN CONSTRUCTION - Déborder

CHANTEUSE EN CONSTRUCTION - Déborder

Ça fait quinze ans que je suis fatiguée de façon semi-permanente et je n’ai même pas encore  d’enfant. On me dit souvent : « Mais c’est sûr, t’en fais tellement ». Mon impression pourtant c’est que c’est jamais assez. La vie n’est jamais assez. Les gens ne parlent pas assez vite, ni assez vrai. Moi, naturellement, je parle trop vite et j’ai à peu près pas de filtre, mais je passe mes journées à me retenir. C’est ça qui m’épuise. Pas tout ce que je fais, mais tout ce que je retiens. 

Durant ma première semaine à l’école secondaire, je me suis enfermée de mon propre gré aux toilettes pour manger tous les midis. Je n’avais pas besoin d’un bully pour me dire que je prenais trop de place. Les murs étroits du cubicule m’apaisaient, délimitant un espace où je ne dérangeais personne. Quelques mois plus tard, c’est le local de musique abandonné qui est devenu mon terrain de jeu. Il manquait une couple de marteau dans le piano. Je composais autour du vide harmonique et j’apprenais à vivre de la même façon.

Cette année-là ma mère, inquiète,  m’a probablement sauvé la vie. 

Ce que je gardais en dedans se mettait à tourner tellement fort que j’ai commencé à blesser mon corps pour court-circuiter mon système nerveux. 

Elle m’a trouvé des espaces pour déborder. La mer et l’opéra. 

La première fois que je suis entrée dans Wilfrid-Pelletier pour assister à la Flûte Enchantée, c’est comme si j’avais soudainement compris ce que ça voulait dire de respirer profondément, à plein poumon. La salle est vaste, l’expression vocale et orchestrale est immense. Je me sens minuscule et j’aime ça. Je retrouve la même sensation en Gaspésie, devant l’étendue du paysage marin et de la poésie des chansonniers en fréquentant le Festival en chanson de Petite-Vallée. 

Je connais très bien les zones d’effritement de l’esprit et du corps qui précèdent l’immobilisation. Je reconnais les réflexes de protection qui s’installent. Ce que je laisse glisser sous prétexte de self-care ; des achats impulsifs, le temps d’écran qui augmente peu à peu, une alimentation plus permissive, le flirt plus ou moins dissimulé. Chercher le soulagement dans les mains de l’autre.

Si ces incartades m’aident momentanément à soulager la pression, elles ne sont pas nourrissantes. Des pansements éphémères à une fatigue de plus en plus difficile à étancher. 

Je tente aujourd’hui, de redresser le cycle nourricier de la création. En revenir à ça, labourer, semer, récolter, nourrir, festoyer, recommencer. Une roue bien ronde, qui avance sans écueil inhérent. 

Suivre l’élan, la petite étincelle d’idée, souffler doucement dessus, pour la nourrir sans lui faire peur. Chanter tous les jours, pour ce que ça fait de bon à mon corps, de respirer, de vibrer. Écrire tous les jours, pour ce que ça fait de bon à ma tête, d’organiser ce que je ressens en idées intelligibles. Toucher au bois, au papier, à la terre, au piano, aux aliments pour ce que ça fait de bon à ma peau, d’être en contact avec du concret. 

Transformer cette envie de prendre au monde, en soif de tout lui rendre. Donner du temps, de la beauté, de la bonté, de la quête de sens jamais tout à fait aboutie. Ne pas chercher des réponses, mais plutôt des questions infiniment savoureuses, qui alimentent l’envie de se lever debout et de faire. 

L’opéra est un espace immense, où il est non seulement permis, mais même célébré de déborder. 

Photographie : Brent Calis


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