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CODA - Pourquoi chanter quand il y a tant à faire ?

CODA - Pourquoi chanter quand il y a tant à faire ?

Louise Forestier au Festival Chant’Août, Archives nationales du Québec à Québec,1975.

Le 24 juin 1975, lors d’un grand rassemblement au parc du Mont-Royal pour la fête de la Saint-Jean-Baptiste. Louise Forestier lançait une question désarmante : « Pourquoi chanter quand il y a tant à faire ? ». Ce titre de chanson de Luc Granger et Jacques Perron résonnait dans un Québec en effervescence et traversé par une quête d’identité nationale. Elle s’inscrivait dans le mouvement plus large de la chanson québécoise et est devenue un symbole collectif, une affirmation de la foi dans le pouvoir de la parole. Chanter, c’était déjà faire quelque chose : rassembler, rappeler, animer, comme une forme de résistance douce. Qu’en est-il aujourd’hui ? 

Je n’étais pas présente au mont Royal en1975, mais un demi-siècle plus tard, le premier vers de cette chanson m’est revenu en tête quand j’ai pris connaissance, il y a quelques jours, du programme des États généraux de la Réunion des opéras du Québec, qui se déroulait à la fin octobre et dont vous trouverez des échos dans les pages de la revue. Ai-je tort de penser que la question revient, inchangée, mais amplifiée? Pourquoi chanter quand les institutions culturelles ploient sous les déficits, quand l’éducation musicale s’étiole dans les écoles, quand la société se divise, quand l’anxiété liée aux changements climatiques grandit, quand l’économie se fragilise, quand la difficulté de financer et de gérer les soins de santé nous coupe le souffle? 

La Réunion des opéras du Québec se regroupait dans un contexte délicat. Les compagnies traversent une période de reconfiguration forcée: baisse des subventions, vieillissement du public, inflation des coûts de production et grande difficulté à stimuler les dons philanthropiques. Quant aux artistes lyriques, ils font face à un marché compétitif et à des défis financiers constants.  

S’il y a tant à faire, c’est peut-être justement pour ça qu’il faut chanter.  

«Pourquoi produire des opéras quand il faut sauver les institutions?» La réponse implicite demeure la même qu’en1975: chanter, c’est faire. C’est un acte social, politique, éducatif. 

Chanter, c’est aussi créer de la beauté et nous en avons collectivement besoin. La beauté n’est pas un luxe. C’est pourquoi l’art lyrique doit aussi revendiquer sa place dans le champ du bien-être social. Non pour s’y dissoudre, mais pour y affirmer sa puissance transformatrice. Nous devons convaincre les pouvoirs publics que soutenir les arts, c’est investir dans la santé psychique et sociale du pays. Le chant agit là où ni les politiques ni les technologies n’y parviennent: dans l’intime, dans l’émotion partagée, dans la mémoire affective d’une communauté. Si la chanson populaire porte naturellement la proximité, la langue commune et la résonance directe avec les enjeux sociaux, qu’en est-il de l’opéra qui, lui, semble plus distant, figé dans ses conventions historiques et linguistiques? 

Puisque l’opéra est né d’un désir de rassembler musique, parole et geste pour dire l’humain dans toute sa complexité, on peut en faire un outil d’action sociale. En assistant aux États généraux, j’ai pu me rendre compte que, malgré qu’il y ait «tant à faire», les artistes lyriques et les compagnies d’opéra ont pris conscience de la dimension sociale de leur rôle et sont déterminés à investir dans la médiation musicale. [...]

Pour lire la suite de cet article, procurez-vous le numéro 40 de L'Opéra, en kiosque ou sur le site web de la SODEP.

Photographie : Daniel Lessard


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