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TÊTE D'AFFICHE - Ana Sokolović

TÊTE D'AFFICHE - Ana Sokolović

La compositrice Ana Sokolović présentera dès le 31 janvier sa nouvelle favola in musica (fable musicale), Clown(s), à l’Opéra de Montréal. Cette œuvre, qui présente les différentes phases de la vie en sept tableaux, constitue le résultat de huit ans de travail, que Sokolović a non seulement consacrées à la composition de sa musique, mais aussi à l’écriture de son livret.

Clowns, fêtes foraines, cirque, théâtre ambulant… Qu’est-ce que cet univers nous apprend de la vie humaine ? Si on les associe souvent à l’humour et à la joie, les clowns peuvent être sombres et ce qu’ils mettent en scène peut être profondément humain, voire tragique. Dans sa fable musicale, Sokolović mobilise l’art clownesque pour raconter la profondeur de l’existence humaine, non pas pour faire comprendre au public quelque chose de précis, mais bien pour l’étonner et éveiller sa curiosité.

La compositrice a toujours été fascinée par les personnages marginaux associés à l’univers forain, peu importe leur origine et leur caractère. Depuis le début de sa carrière, elle s’inspire de l’ouvrage Masque et bouffons de Maurice Sand (1860), qui relate de l’histoire des personnages marginaux depuis l’Égypte ancienne. Ces influences transparaissent dans sa musique, notamment dans ses cycles de quatuors à cordes Commedia dell’arte, inspirés du genre théâtral italien du même nom, ainsi que dans Ringelspiel, pièce inspirée de l’univers des carrousels, pour n’en nommer que deux.

Pour sa fable musicale Clown(s), c’est le film Les clowns de Federico Fellini (1970), faux documentaire qui relate de la vie d’un clown, qui a été la plus grande source d’inspiration de Sokolović. L’histoire se divise donc en sept tableaux, qui représentent les périodes de la vie : naissance, enfance, adolescence, jeune âge adulte, maturité, vieillissement, mort. Ces parties sont divisées par des intermezzi plus humoristiques, en référence aux opéras baroques napolitains. Sokolović emprunte aussi des éléments au film comme forme artistique, « qui a volé la vedette à l’opéra comme art total au début du XXe siècle ». Elle souhaite donc une « réconciliation » entre les deux genres artistiques, ou même une « vengeance » de l’opéra envers le cinéma, en empruntant des éléments de celui-ci pour en nourrir sa création.

Sokolović évoque avec reconnaissance sa rencontre avec l’anthropologue Mariella Pandolfi au début de la création de l’opéra, qui lui a fait connaître Dario Fo (1926-2016), un clown, acteur et metteur en scène italien que la compositrice qualifie d’« absolument formidable ». Plusieurs autres références sont intégrées à l’opéra, d’abord au cinéma, notamment à travers le film de Fellini évoqué plus tôt, mais aussi à d’autres « clowns » issus de plusieurs milieux et régions du monde. Elle se réfère non seulement à Charlie Chaplin, à Buster Keaton et à Jacques Tati, mais aussi à des clowns québécois comme Sol (Sol et Gobelet).

Une autre rareté de la fable musicale Clown(s) est qu’Ana Sokolović elle-même a écrit le livret. Le texte est utilisé de manière minimale, et la musique évoque ce que le texte ne dit pas : « Dans la musique, il n’y a rien à comprendre, il y a tout à ressentir ! J’espère donc faire sentir ce que je veux dire par la musique. » Peu nombreux, les mots sont soit en langue inventée, soit dans quatre des langues réelles que maîtrise Sokolović : le français, l’italien, le serbe et l’anglais. Bien que la compositrice affirme ne pas être une librettiste et ne jamais vouloir le devenir, elle a déjà écrit plusieurs textes de cette manière pour ses œuvres, notamment ses opéras Love songs (2008) et Svadba (2011). Elle affirme avoir une aisance à prendre des éléments venant de différentes sources et les réunir ensemble pour créer un sens dramatique.

En plus d’avoir composé la musique et écrit le livret de Clown(s), Ana Sokolović a travaillé de très près avec le metteur en scène Martin Genest, « qui suivait toutes les étapes de la création musicale ». Sokolović qualifie cette collaboration de « tout à fait exceptionnelle », une rareté dans la création opératique. Dans cette création où règne la fusion des arts, l’expertise de Genest en matière de marionnettes, par exemple, a été essentielle.

La fable musicale Clown(s) d’Ana Sokolović sera créée à l’Opéra de Montréal le 31 janvier, ainsi que les 3, 5 et 8 février. L’équipe d’interprètes est composée d’Alice Kutan (soprano), Mireille Lebel (mezzo-soprano), Andrew Haji (ténor), Bruno Roy (baryton), ainsi que le Chœur de l’Opéra de Montréal. Les instrumentistes seront dirigés par Jiří Rožeň. Pour les billets, c’est ici.

Crédit photo : Raoul Manuel Schnell


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