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Chanteuse en construction – Je sais ce que j'ai à faire

Chanteuse en construction – Je sais ce que j'ai à faire

En tant que chanteur ou chanteuse lyrique, accepter la critique constructive fait partie intégrante de notre quotidien. On reçoit les conseils de nos profs, de nos coachs, de chefs d’orchestres, de nos agents, de metteurs en scène, de nos amis et collègues, de journalistes, de directeurs artistiques, du public par ses réactions enthousiastes ou déçues face à nos propositions, et on en donne aussi abondamment.

Arrive un certain point où l’impression d’avoir déjà tout entendu nous plombe. On fait face à un problème technique, professionnel ou encore personnel, et toutes les suggestions telles que « as-tu pensé à… », « appelle tel ou tel coach », ou « faudrait vraiment que tu règles ça rapidement » nous glissent sur la peau.

Je sais ce que j’ai à faire, merci, dit la petite voix de l’ego heurté derrière un grand sourire muet.

Parfois c’est même contre notre propre volonté d’accomplissement qu’on se butte. « Tais-toi, voix de la raison qui me dit d’appeler ma prof au plus vite parce que ma langue recommence à vouloir contrôler mon débit d’air, je sais ce que je fais ».

Et je pense que fondamentalement, on en sait effectivement beaucoup sur nous-même, ayant disséqué attentivement tous nos mécanismes physiques et psychologiques pour faire de notre corps notre instrument de musique. 

Le magnifique problème que pose l’opéra, c’est qu’on ne peut jamais le conquérir tout à fait. Plus on en sait, plus on réalise tout ce qu’on ignore. La finesse d’une voyelle, l’impact d’une posture, d’un regard, le chemin de la sincérité, le refoulement gastrique qui brûle les cordes vocales ou le décalage horaire qui joue des tours à notre mémoire. Chaque jour apporte son lot de découvertes et de défis et parfois, les clés que l’on possède ne suffisent plus, ou encore, on est épuisé à l’idée de devoir emprunter encore une fois la même solution.

Je sais, il faudrait que j’aille au gym pour mieux dormir ce soir, mais je n’arrive pas à me lever. C’est la pensée qui m’est venue ce matin, à Nancy, après une énième nuit à me battre avec mon sommeil. Après de longues heures de procrastination matinale et un café de trop, je me suis traînée jusqu’à la salle de répétition.

À ma grande surprise, c’est le chorégraphe, Gösta Sträng, qui a pris en charge notre séance de travail. La metteure en scène, Jeanne Desoubeaux, lui a demandé de guider une recherche de physicalité pour accompagner la transformation des personnages représentant la descente d’Orlando vers la folie au troisième acte de l’opéra éponyme.

On a commencé par une méditation guidée, tout le monde couché par terre. Reprendre conscience de la gravité, de l’effort qu’il faut pour se mettre debout. Puis on a fait des exercices d’abandon. Des chutes dans les bras de nos collègues ou au sol. Accueillir le poids du corps, marcher dans l’espace alors que quelqu’un nous retient de toutes ses forces. Étrangement, plus je laissais mon corps être lourd, plus mon esprit s’allégeait. La fatigue se dispersait, ma concentration revenait. Quand est venu le temps de mettre en scène mon air, j’étais calme, inspirée, hyper créative, ma voix était complètement libre et je me suis endormie avec beaucoup plus de facilité le soir venu. 

Gösta n’avait aucune idée de la lourde fatigue que je ressentais cette journée-là, ni du baume que ça m’a fait de l’accueillir dans ma gestuelle, et de me laisser la vivre pleinement.

Tiens-donc, un nouveau chemin.

Voici donc mon ironique conseil non sollicité de fin de chronique : quand tu sais ce que tu as à faire, mais que tu n’arrives pas à le faire, cherche là où tu ne connais rien du tout. Écoute les êtres et les choses qui ne cherchent pas à te guider. Gamine, ma chatte, me sort régulièrement de bien des impasses, et elle s’en fiche complètement.

Crédit photo : Brent Calis


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