À DÉCOUVRIR – Carmen, Requiem ou les funérailles de la célèbre cigarière
Tout commence avec Jacinthe Bellemare, Lea St-Pierre et Renaud Soublière, trois amis et artistes-interprètes qui se sont réunis durant la pandémie autour d'un objectif de création : explorer la multidisciplinarité. Leur choix s'est arrêté sur l'adaptation théâtrale d'un opéra, en raison de la proximité incontestable de ces deux arts du geste, et Carmen de Georges Bizet a rapidement surgi du lot en raison de la langue française employée et de sa grande présence dans l’imaginaire collectif musical. « En écoutant Carmen, on a réalisé que c’est véritablement un féminicide qui est décrit dans la nouvelle de Prosper Mérimée publiée en 1845, et on s’est dit qu’il y avait un regard contemporain à poser sur cette œuvre », raconte la metteuse en scène.
La pièce met en scène différents personnages plus ou moins importants de l’opéra original et les fait dialoguer dans un huis clos durant les funérailles de Carmen, funérailles qui sont loin de rendre adéquatement honneur à l’histoire de la cigarière. Les amies de Carmen, Frasquita et Mercédès, se retrouvent par exemple confrontées à la marchande d’oranges qui défend Don José, telle une voisine au téléjournal qui s’étonne des événements sous le prétexte que l’agresseur « avait l’air gentil ». Ensemble, les personnages se remémorent Carmen et la font revivre à travers leurs souvenirs. Le dispositif de présentation de la scène est bi-frontal, c’est-à-dire que le public est installé de deux côtés de la salle et se fait face, alors que l’action se déroule au milieu. Cette mise en espace reflète la responsabilité qu’ont les témoins face à un drame : chacun se voit réagir à ce qui se passe, et chacun peut se demander quoi faire, collectivement.
Et la musique, dans tout ça ? Jean-Frédéric Hénault-Rondeau, musicologue et compositeur, a cherché à décortiquer le symbolisme musical de l’œuvre et à instaurer une autre couche de signification à la pièce de théâtre. Certains airs de l’opéra d’origine sont donc conjugués ensemble et voient leur signification changer dans la nouvelle œuvre. Un bon exemple de cet exercice est l’apparition de l’air de Don José, « La fleur que tu m’as jetée », qui « fait l’étalage de la possessivité de Don José » selon Hénault-Rondeau. Cet air apparaît dès le début de la pièce, à l’orgue. « C’est à la fois ironique et abject, souligne le compositeur, mais ça permet de positionner Don José dès le début de l’histoire pour le public qui ne connaît pas Carmen, et pour celui qui la connaît, ça met en relief rapidement notre jeu d’intention et de symbolisme musical ». Des leitmotive assez reconnaissables (le motif de la Habanera, par exemple) se retrouvent cités à des moments clés de la pièce, tels des « fragments de mémoire » : ainsi les spectateurs, qu’ils soient initiés ou non à Carmen, ont la possibilité de comprendre l’intention évoquée par l’usage répété d’un motif musical au cours de la pièce.
« Il y a quelque chose d’intimidant dans le fait de s’attaquer à une œuvre aussi emblématique », ajoute Hénault-Rondeau en pensant à la puissance évocatrice de l’œuvre. Sans dénaturer la musique de Carmen, il remanie la trame sonore pour qu’elle corresponde à l’événement funéraire mis en place dans la pièce de théâtre. Des funérailles constituant un rassemblement collectif, toutes les interventions musicales se font de manière chorale (ou instrumentale) : il n’y a plus aucun solo, ni de musiciens sur scène pour éviter de surcharger l’espace visuel.
Tant d’autres éléments pourraient être abordés autour de ce projet extrêmement enthousiasmant, mais l’espace nous manque ! Nous vous invitons à consulter les deux capsules musicologiques de l’Opéra de Montréal qui font dialoguer Pierre Vachon, qui présente la production de Carmen de l’Opéra de Montréal en mai 2026, et Jean-Frédéric Hénault-Rondeau, qui présente la production de Carmen, Requiem de La pièce du fond. En ce qui concerne la billetterie pour Carmen, Requiem, dont les présentations s’étalent du 10 au 28 février 2026, c’est par ici !

