Chanteuse en construction – À toi qui commences
J’entends souvent résonner un vieux commentaire de jury d’examen de chant de première année au cégep de Saint-Laurent dans ma tête. Winston Purdy, qui allait devenir mon professeur à McGill, possédait une élégance langagière dotant ses enseignements d’une aura presque prophétique. You have a great talent, develop it well, you have a responsability to music.
Cette phrase toute simple allait compter pour beaucoup.
Elle balayait rapidement sur la question insécurisante du talent (à laquelle j’accordais beaucoup trop d’importance) et conférait un sens large, infini même, à l’effort vocationnel qu’il me fallait déployer. Je portais sur mes petites épaules une part de responsabilité au leg musical universel.
Elle m’accompagne, comme un mantra pour les jours difficiles. C’est une phrase qui berce mon ego, le légitimise dans sa fragilité profonde – le besoin d’être excellente dans quelque chose pour avoir de la valeur – et l’emmène doucement à se fondre, par le travail dévoué, dans le plus grand que soi – la musique – rendant par le fait même la question du talent de moins en moins significative.
Toi qui commences un projet, un programme, un rôle, une session, un mandat, de quoi as-tu besoin ? Qu’est-ce qui doit être vu et reconnu en toi pour te permettre d’entrer librement dans cette nouvelle voie ?
Je t’écris par un matin d’automne frais et lumineux. La fenêtre est ouverte, j’ai une doudou sur les pieds et l’appartement sent le café. J’ai toute ma journée devant moi et j’ai envie d’être ta singer-mama pour les prochaines minutes. J’ai envie de te flatter les cheveux, de te dire de faire ta chambre, de réchauffer ta voix avec toi, de te partager ma doudou et mon café, parce que ma responsabilité envers la musique ne s’arrête pas à ce que moi, je peux faire pour elle : j’ai besoin de savoir que toi aussi tu as tout ce qu’il te faut pour réussir.
Comme on ne se connaît pas tout à fait, je vais te lancer en rafale des conseils dont j’ai besoin de temps en temps. Prends juste ce qui résonne. Le reste, laisse filer.
Bien dormir, bien manger, bien pratiquer, boire beaucoup d’eau. Le reste est TOUJOURS secondaire.
Quand tu n’as plus de maison, c’est ton temps que tu habites. Tes fondations sont tes habitudes, ton toit est fait de petits rituels, les pièces sont ta liste de choses à faire. Garde ça propre et n’invite que des amis qui enlèvent leurs chaussures en rentrant.
Si tu te sens seule, prends des nouvelles ; si tu manques de travail, reste à l’affût des opportunités pour tes collègues ; si tu perçois un problème, sois la solution.
Les bonbons ne sont jamais la solution, au pire, fais des biscuits.
Tu ne manques pas de temps, tu manques de la tranquillité d’esprit qu’il te faut pour bien utiliser ton temps. Fais ce qu’il faut pour la retrouver.
Le centre de ta voix a un éventail infini de possibilités expressives. Si tu te sens coincée, tu n’es pas au centre.
Les réseaux sociaux ne sont jamais la solution ; au pire, écoute la radio.
Ton professeur de chant est le partenaire le plus important de ta carrière. Applique toutes les règles du dating pour être certain d’avoir trouvé la bonne personne. Même processus quand vient le temps de choisir ton agent (celui-là se mériterait probablement un billet à part entière un jour).
Rien ne sera plus facile demain. Si tu n’as pas envie de le faire aujourd’hui, sois absolument certain que demain, ce sera pire.
Si tu es paralysée, prends une décision et tiens-t’y. Une mauvaise décision vaut mille fois mieux que l’inaction.
Ne répète que ce qui fonctionne.
C’est une belle chose que d’avoir le cœur sur la main. Faut juste penser à se laver les mains souvent.
Je te laisse là-dessus. Bon début, bon courage !
Crédit photo : Brent Calis

