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OPINION - Les grands enjeux auxquels fait face l’Opéra de Montréal : Partie III (2)

OPINION - Les grands enjeux auxquels fait face l’Opéra de Montréal : Partie III (2)

La peur d’être soi-même ou de déranger

Peut-être que si l’opéra n’attire plus beaucoup les jeunes, c’est qu’il leur paraît parfois faux, vieux, figé ou trop classique, au sens « conventionnel » du terme. Pour combattre ce possible état de fait, il me semble primordial que les créateurs d’ici, de concert avec les directeurs et programmateurs, osent aller plus loin. Je ne veux pas dire que l’art doit à tout prix provoquer. Là n’est pas la question. Je veux simplement dire qu’il me paraît essentiel que l’OdM et ses artistes fassent preuve de plus d’audace et, qui sait, peut-être même, d’authenticité. Il est difficile de l’admettre, mais il semble qu’à force d’avoir peur de perdre la face, notre art en est arrivé à cultiver et transmettre des idéaux qui me paraissent parfois erronésIl s’agit là d’une opinion fort personnelle et directement influencée par mes expériences au sein de divers cercles professionnels. Par exemple, à force de côtoyer les chanteurs populaires, les acteurs et les danseurs de la variété, du théâtre parlé ou de la comédie musicale, je confirme qu’ils ont compris que deux choses les propulsaient plus loin : leur personnalité et leur talent. L’art de « se mettre en scène » ou de se mettre de l’avant pour émouvoir, n’a pour eux qu’un seul prérequis : l’envie de s’exprimer, de s’exposer dans toute leur authenticité. J’avoue moi-même que face à cette pulsion créative libératrice, j’ai souvent dû remettre en question quelques fondements philosophiques lyriques ou et quelques sacrosaintes normes classiques. 

Aujourd’hui, j’ai ai pourtant la certitude : l’opéra doit rester classique, mais jamais au détriment de nos individualités et de nos créativités. C’est d’ailleurs cet idéal que les institutions devraient toutes vouloir atteindre, car tel que je continuerai à le proclamer à titre d’enseignant, le but de l’art n’est rien d’autre que d’exister, de célébrer ce que l’on est, en bref, d’exprimer toute notre individualité. Il paraît étrange de même devoir répéter cette évidence, mais aussi étonnant que cela puisse paraître, il me semble que les étudiants en musique classique (musiciens ou chanteurs) apprennent encore trop peu à cultiver leur authenticité et leur unicité. Peut-être que les normes et les diktats de la musique classique sont encore si puissants, que la peur de ne pas déranger et de déplaire l’emporte sur l’envie de dire, de raconter, de vivre et d’exprimer son identité propre, son « moi » unique et fondamental. 

« Ne pas déranger ». Voilà le centre de la question. Il est fascinant de constater à quel point les artistes classiques, par leur formation et les normes qui la régissent, n’osent plus « être » de peur d’être jugés ou pire, condamnés. Ils en deviennent même parfois génériques, des copies des uns et des autres. J’ose même le dire publiquement au risque de me le faire reprocher. Le genre de l’opéra et ses défendeurs (j’en fais partie) traînent avec eux des idées préconçues, un savoir-être qui semble souvent s’imposer en façade. On ne devrait pas s’y méprendre, nous sommes exactement comme ce nouveau public de l’opéra qui ressent cette pression de ne déranger personne et d’entrer dans le moule. Pensez-y, avez-vous déjà ressenti la peur de vous rendre à l’opéra ? Si oui, n’est-ce pas là me donner raison 

Pourtant, il se cache au sein de la famille « opéra », une formidable portion de gens inspirants, fédérateurs, ouverts et pour reprendre le terme, authentique. À ce titre, j’ai fait d’étonnantes rencontres au sein des abonnés et grands adeptes de l’OdM. Certains sont vraiment des originaux et des extravertis. Feu madame Anne-Marie Trahan, juge à la Cour supérieure du Québec et grande amoureuse de l’opéra, était le meilleur exemple de cette excentricité assumée. Son rire tonitruant était le reflet de sa liberté contagieuse qu’elle semait autour d’elle. À cause du sérieux que lui imposait sa fonction, j’ai longtemps pensé qu’elle prenait un risque en étant pleinement authentique. Mais non, il semble qu’elle s’était affranchie de cette oppression sociale. Constater sa liberté n’avait rien de plus jouissif et de plus séduisant à la fois. Elle avait tout d’une grande dame : elle imposait un respect qui se manifestait par une joie contagieuse. 

À l’inverse d’Anne-Marie Trahan, est-ce que l’opéra est devenu si respectable qu’il ne peut plus prendre le risque de déplaire ? Anne-Marie Trahan était la preuve vivante que l’habit ne fait pas le moine. Elle était si jeune de cœur, qu’un de mes camarades de l’Atelier lyrique m’avait même confié être allé prendre un café avec elle pour le plaisir. C’est tout dire ! 

Les insécurités post-pandémiques

Depuis la pandémie, les inquiétudes face à l’avenir de l’opéra sont nombreuses, et ce, pour bon nombre d’amateurs, d’artistes, de techniciens de scène, de concepteurs, et d’administrateurs. Il me semblait donc fort pertinent, de diviser notre grande peur globale en de plus petites pour tenter de nous donner le courage de les affronter une à une. Pour dénouer mes propres angoisses et par le fait même, celles de mes potentiels lecteurs (collègues, amis, étudiants), je trouvais salvateur de nous y exposer lentement et progressivement pour deux raisons. La première : prendre conscience à quel point les défis sont nombreux et déterminants. La deuxième : nous apaiser en nous faisant rendre compte à quel point nous sommes en mesure de les relever. À ce sujet, j’ai reçu bon nombre de remerciements de plusieurs collègues qui ont pris le temps de seconder mes idées et de souligner la valeur de ce type d’engagement. Ce qui me fait le plus chaud au cœur reste assurément ces autres témoignages positifs que j’ai reçus de nombreux anciens étudiants.

Je ne sais à quel point mon analyse trouve véritablement ou non sa pertinence dans la réalité économique et socioculturelle (je ne suis pas producteur ni directeur artistique), et je n’ai aucune idée si mes solutions sont réalistes ou non (je ne suis ni directeur marketing ni stratège numérique). Une seule chose m’apparaît bien clairement comme beaucoup d’autres, je suis un artiste inquiet pour l’opéra en tant que genre et, comme vous qui lisez ces lignes, je ne veux pas rester les bras croisés. Je le crois fermement, décortiquer nos peurs en définissant leurs contours reste le premier ressort pour nous faire réaliser à quel point d’une part, nos peurs ne sont pas inéluctables, et d’autre part, que nous avons plus d’emprise sur l’avenir que nous l’imaginons. Au fil du temps, j’ose croire qu’à force d’exposer nos craintes et embûches, non seulement nous deviendrons moins anxieux envers elles, mais nous nous rendrons compte que nous avons le courage d’y faire face, et que nous sommes prêts à en affronter des biens pires. Devant nos plus grandes peurs, n’est-ce pas d’ailleurs cette même remise en question que nous font spontanément faire les psychologues Cela dit, si vous avez l’âme philanthrope, que vous vous partagez ces angoisses et que vous ressentez le besoin de vous impliquer, c’est en mon nom personnel que je vous invite bien sincèrement à soutenir l’Opéra de Montréal en vous rendant ici.

Pour le moment, dans l’attente de remonter en scène, la seule chose que bien des artistes au chômage peuvent faire, c’est tenter d’offrir la meilleure version d’eux-mêmes aujourd’hui dans l’espoir de faire évoluer l’art qu’ils feront demain. Cela demande une bonne dose de courage, croyez-moi ! Tous tentent de s’élever, et ce, de manière aussi ardente et porteuse que la belle équipe de l’OdM qui fait des pieds et des mains pour faire grandir et rendre l’opéra encore plus significatif et attrayant. Espérons que par nos forces combinées, nous, artistes et amateurs, nous serons en mesure d’emboîter le pas. À notre façon, travaillons nous aussi à relever ces défis qui demanderont sans aucun doute un esprit combatif et une toujours plus grande adéquation de nos forces. La réalisation de cet objectif est pour moi sine qua non à la mise en commun de nos savoirs collectifs, à une envie renouvelable de mutuelle admiration, et ultimement, à un désir primordial et partagé du risque. Il est grand temps d’agir, car j’ai bien peur que, un peu comme Gepetto dans le ventre de la baleine, l’opéra risque de se faire engloutir dans l’air de notre temps. Inspirons-nous donc de Pinocchio ! Sautons à l’eau, prenons des risques que nous n’avons jamais encore pris. Qui sait, à force de nager, nous en ressortirons peut-être tous grandis et l’opéra, encore plus libre qu’avant, aura de quoi être fier de nous.

*****

En conclusion de cette longue réflexion sur les enjeux auxquels fait face l’opéra au Québec, j’espère de tout cœur qu’on en retiendra, non pas la virulence de certains de mes propos, mais surtout l’audace de ma prise de parole franche et assumée. Face à des sujets qui, pour la plupart, dépassent largement mes champs de compétences, rappelons-le, l’objectif n’était pas de convaincre quiconque ni de conseiller l’OdM, loin de là. L’objectif était de jeter un éclairage sur un sujet d’importance pour amorcer une réflexion en mettant en marche une pensée collective. Si l’on a pu déceler derrière mes points de vue, des pointes acerbes à l’égard du travail de ceux qui se démènent d’arrache-pied pour faire grandir l’OdM, j’ai bien peur d’avoirmal été interprété. Cette institution, à qui je dois énormément (elle m’a généreusement ouvert ses portes pendant deux ans), restera pour longtemps encore le principal employeur du secteur lyrique québécois. Si tel est le cas, quel intérêt aurais-je à la critiquer, si ce n’est que pour moi-même travailler à sa réussite ? Croyez-moi, c’est avec une intention de bienveillance que j’ai pensé les trois parties de ce texte. Mes éclairages personnels sur les enjeux de l’opéra n’étaient pas une façon détournée de conseiller l’institution(après tout, comment porter un regard réellement objectif sans en connaître tous les paramètres), mais plutôt, une façon de rendre compte de l’ampleur des défis auxquels la compagnie et les artistes font face, et plus encore, de la pertinence du travail et des réalisations de tous et chacun.

Mon ton sérieux et mon style parfois direct ne sont que les effets délétères de mon inquiétude face à l’avenir de ce médium et conséquemment, du métier que j’ai choisi et pratique depuis vingt ans. Ce n’est pas l’OdM qui m’angoisse, mais plutôt l’avenir de l’opéra lui-même. Cela étant dit, c’est à titre d’artiste,mais aussi à titre de citoyen qui prend à cœur le développement de notre maison d’opéra que j’ai cru bon de partager mon point de vue. Je me suis dit qu’il s’agissait là d’une façon comme une autre de me responsabiliser et de prendre part au combat. Je ne sais pas à quel point l’art lyrique est en danger (je n’ai ni de chiffres ni de rapports), mais avouons-le, nul besoin d’attendre d’avoir besoin d’un respirateur artificiel pour commencer un travail de mise en forme ou de remise en question.

Parlant de questions, je nous en suggère une première pour débuter l’entraînement : à force de vouloir rester conforme à une vision de nous-mêmes et de notre art pour ne pas déplaire, est-il possible que nous passions à côté de ce que nous sommes ou pourrions être ? Selon moi, voilà la réflexion la plus profonde que doit se poser le merveilleux monde de l’art lyrique. Cette réflexion m’a beaucoup habité durant mes deux bonnes années passées au sein de l’Atelier lyrique. Après une mûre réflexion, une évidence me paraît maintenant plus claire : pour sauver l’opéra, donnons-lui la chance de se faire de nouveaux amis. Comment, me direz-vous ? Il faut urgemment lui donner la parole et le faire s’incarner dans des personnalités créatives, fortes, influentes et audacieuses. Donnons-lui les moyens de s’affranchir du passé pour appréhender plus ardemment le futur. Laissons tomber toute peur de ne pas être conforme à ce que l’opéra semble nous paraître et, avec courage et détermination, ayons l’ambition et le culot nécessaire de nous ouvrir aux autres en prenant le risque de nous tromper en toute authenticité.

Pour poursuivre la discussion, vous pouvez contacter Isabeau Proulx-Lemire à l’adresse suivante : [email protected]


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