Articles

ENTRETIEN : Joyce DiDonato... l'âme soeur musicale de Yannick Nézet-Séguin ! / Joyce DiDonato... musical soulmate of Yannick Nézet-Séguin !

ENTRETIEN : Joyce DiDonato... l'âme soeur musicale de Yannick Nézet-Séguin ! / Joyce DiDonato...  musical soulmate of Yannick Nézet-Séguin !

Une version anglaise de cet entretien suit immédiatement la version française!
An English Version of the interview follows immediately teh French version !

Née à Kansas City et formée dans les meilleurs programmes américains pour jeunes artistes lyriques, la mezzo-soprano Joyce DiDonato est devenue l’une des grandes voix de sa génération. Récipiendaire de multiples prix et distinctions, dont l’un des plus récents aura été le Laurence Olivier Award for Outstanding Achievement in Opera en 2018, elle navigue aisément entre le répertoire baroque, le bel canto italien et l’opéra contemporain, s’étant récemment aventurée, avec succès, dans l’hybridité musicale (crossover) avec la parution de son album Songplay sur lequel elle réunit les mondes de l’opéra, du jazz et du tango. En pleine tournée avec le National Youth Orchestra des États-Unis qui l’a menée à chanter dans le cours de l’été au Festival d’Édimbourg, aux BBC Proms et au Concertgebouw d’Amsterdam, Joyce DiDonato a trouvé le temps de répondre aux questions de L’Opéra – Revue québécoise d’art lyrique, afin de parler de ses multiples enregistrements, de sa défense féroce des arts et de la musique, et de commenter sa relation avec le chef Yannick Nézet-Séguin, en qui elle affirme avoir trouvé une âme sœur- musicale.  

Pouvez-vous nous parler de votre découverte de la musique, en particulier de l’opéra ? Vous souvenez-vous du premier opéra que vous avez entendu à la radio, vu à la télévision ou sur scène ? Quelle a été votre première impression de l’art lyrique ?  

Mon amour pour l’opéra vient du fait que je l’ai chanté, plus que je ne l’ai regardé. Mais une fois que j’ai découvert la nature organique du chant lyrique, je n’en ai jamais eu assez, et mes premières amours ont été Mirella Freni, Luciano Pavarotti et bien sûr, mon idole, Frederica von Stade. Si vous m’aviez dit que, des décennies plus tard, je serais devenue une grande amie de « Flicka », je vous aurais pris pour un fou !  

Parlez-nous de votre formation musicale et de vos professeurs. Qu’avez-vous appris au programme d’apprentissage de Santa Fe, au programme des jeunes artistes du Grand Opéra de Houston et au programme Merola de l’Opéra de San Francisco ?  

Les programmes de formation de jeunes artistes auxquels j’ai participé m’ont donné la chance de voir de grands artistes se découvrir dans la salle de répétition. Bien sûr, les soirées d’ouverture ont été passionnantes, mais l’occasion qui m’a alors été donnée de participer à une production d’opéra, de la première répétition jusqu’à la générale, m’a sensibilisé sur l’importance du dévouement et de la préparation nécessaire pour gravir les échelons du métier. 

Vous semblez fortement engagée dans le répertoire baroque et avez chanté avec de nombreux ensembles baroques, tels que Europa Galante, Il Complesso barocco, Il Pomo d’Oro, The King’s Consort et Les Talens lyriques ? Qu’est-ce qui vous attire dans ce répertoire ?  

Je trouve que la musique baroque est la plus pure et la plus transparente des musiques. Il s’agit du répertoire qui m’offre la plus grande liberté. On attend de l’interprète l’ajout d’ornementations et l’embellissement des lignes vocales, de façon à mettre l’accent sur les aspects dramatiques et émotifs du personnage. Ayant cela à l’esprit, je trouve que je peux explorer les rôles dans toute leur profondeur et leur psychologie, comme j’ai pu le faire, par exemple, pour Alcina et Agrippina dans les opéras éponymes de Haendel. 

 Joyce DiDonato Agrippina de Georg Friedrich Haendel
Barbican Centre, Londres, 2019

Photographie: Richard Young/REX  

Parmi les rôles qui vous ont apporté une reconnaissance dans le monde de l’opéra, y a-t-il un personnage que vous avez particulièrement aimé incarner ? Y a-t-il de nouveaux rôles que vous souhaiteriez chanter ?  

Je développe une affinité particulière avec chaque rôle que j’interprète. Et je tombe amoureuse de chacun d’eux, donc je ne peux absolument pas choisir ! Par exemple, je suis en train de préparer ma première Agrippina et j’adore sa complexité et son audace. J’ai également ajouté Didon à mon répertoire et j’espère avoir de nombreuses occasions de chanter cet opéra incroyable de Purcell.  

Vous avez participé à des productions d’opéras des xxe et xxie siècles, comme Little Women de Mark Adamo, Jackie O de Michael Daugherty, Dead Man Walking et Great Scott de Jake Heggie et Resurrection de Tod Machover. Selon vous, qu’est-ce que les œuvres contemporaines apportent au monde lyrique ?  

Ces œuvres sont de véritables empreintes psychologiques et culturelles de notre société. Elles capturent le temps présent et lui assurent une pérennité. Nous pouvons beaucoup apprendre sur nous-mêmes en explorant la complexité du comte et de la comtesse dans Le Nozze di Figaro, ce que nous pouvons faire tout autant en étant exposé, dans Dead Man Walking, à la profondeur du désir de pardon que Joe Rocher cherche aux yeux de sa sœur Helen Prejean. Il est impératif que nous continuions à créer de nouvelles œuvres et à nous poser, à travers elles, des questions sur nous-mêmes.   

Joyce DiDonato (Sister Préjean)
Dead Man Walking de Jake Heggie
Houston Grand Opera, 2011
Photographie : 

Joyce DiDonato (Arden Scott)
The Great Scott de Jake Heggie
Photographie : Production  

Pouvez-vous nous parler de votre première rencontre avec le chef Yannick Nézet-Séguin et du travail que vous avez fait avec lui depuis ? Pourriez-vous commenter les opéras de Mozart que vous avez enregistrés avec lui ?  

Yannick est un « cadeau » non seulement pour le monde de la musique classique, mais pour le monde en général. Sa joie débridée et son respect de la musique permettent aux artistes qu’il côtoie de se dépasser, en faisant ressortir ce qu’il y a de mieux chez les gens qui l’entourent. C’est le signe d’un chef de génie. Bien sûr, il a une profonde connaissance de la musique, des orchestres et du répertoire, mais je pense que son plus grand don est sa capacité à établir de saines relations avec ses collègues, son public et les gens autour de lui. Il est exemplaire lorsqu’il s’agit d’établir des liens à la fois entre les phrases musicales qu’entre les êtres humains. Je me considère si chanceuse d’avoir trouvé, en sa personne, une âme sœur musicale.   

Joyce DiDonato et Yannick Nézet-Séguin Orchestre de Philadelphie Photographie : Orchestre de Philadelphie

Après un premier concert à Montréal le 17 novembre 2019, vous partirez en tournée aux États-Unis avec l’Orchestre Métropolitain et son chef Yannick Nézet-Séguin. Qu’attendez-vous de cette tournée ?  

La musique !!!!! Je m’attends à faire de la belle musique, de la musique comme hymne à la vie, avec lui et l’orchestre qui lui est le plus cher. Je sais d’ores et déjà que ce sera une expérience extraordinairement riche.  

Vous reviendrez ensuite le 8 décembre pour chanter Die Winterreise de Schubert au Club musical de Québec avec Yannick Nézet-Séguin comme pianiste accompagnateur, un récital que vous avez déjà donné avec Yannick à Kansas City et à Ann Harbor, et que vous présenterez au Carnegie Hall de New York le 15 décembre. Quel est le plus grand défi pour une mezzo-soprano lorsqu’il s’agit d’interpréter un cycle de lieder composé à l’origine pour ténor ?  

Je pense que le défi est identique pour tout chanteur : demeurer fidèle à la pureté musicale de la partition de Schubert, et livrer un récital qui soit vrai, sans prétention, ni « présentation », et qui puisse pénétrer le cœur de chaque auditeur.  

Vous avez maintenant plus de soixante enregistrements (CD, DVD et compilations) à votre actif. De quel(s) enregistrement(s) êtes-vous la plus fière ? Pouvez-vous nous parler du disque primé des Troyens de Berlioz où vous étiez en compagnie de deux chanteurs québécois très appréciés, la contralto Marie-Nicole Lemieux et le baryton-basse Philippe Sly ?  

Soixante enregistrements ! Est-ce vrai ? Je n’avais jamais vraiment compté – mais ce chiffre m’étonne ! Comme pour les nouveaux opéras, je considère chaque enregistrement comme une véritable « empreinte » vocale, voire un timbre-poste du pays où je me retrouvais lors de la production. Ces enregistrements sont de beaux souvenirs et des expériences musicales extraordinaires. Ceux des opéras de Mozart avec Yannick viennent assurément en tête de liste, car Mozart règne toujours en maître, et le privilège d’enrichir le patrimoine musical qu’il nous a légué me rend humble. L’enregistrement de l’opéra Les Troyens de Berlioz a également été l’expérience d’une vie, qui m’a changée et m’a transformée comme artiste. Le Québec devrait être très fier de la contribution de la divine Marie-Nicole et de Philippe.   

Joyce DiDonato In war and Peace      

L’album Songplay est sorti plus tôt cette année, d’où provient l’idée de réunir l’opéra, le jazz et le tango sur disque ?  

C’est le pianiste Craig Terry qui a lancé l’idée. Nous avons passé un moment inoubliable à enregistrer cet album, que nous avons mis en valeur lors de tournées effectuées dans plusieurs coins du pays. Dernièrement, j’ai chanté beaucoup de répertoire sérieux et intense, qu’il s’agisse du Winterreise, de la musique de mon projet In War & Peace et de l’opéra Les Troyens, pour prendre que trois exemples, et l’idée de jouer avec des chansons et de célébrer la beauté des grandes voix est un véritable délice.

Vous avez été décrite comme ardente défenseure des arts, que défendez-vous précisément pour les arts, et pour la musique en particulier ? Croyez-vous que la musique devrait être une matière obligatoire dans l’éducation des enfants ? Comme le suggère le titre d’un de vos derniers enregistrements, « L’harmonie par la musique » est-elle vraiment possible ? A-t-elle réellement un pouvoir de guérison ?  

Je crois que chaque enfant devrait apprendre la musique. Chaque enfant, sans aucune exception. La musique guérit et peut vraiment transformer les gens. Elle m’a transformée et elle a transformé une multitude d’autres personnes qui partagent généreusement leurs histoires avec moi. Elle dévoile l’humanité à son meilleur, élève l’intellect, développe la confiance, exige la coopération et l’harmonie avec les autres, et procure d’innombrables autres avantages. À mon humble avis, seule une société inconsciente refuserait d’investir dans chaque enfant pour lui offrir une éducation et une formation musicales. (Oui, je me sens féroce à ce sujet !)  

Si un philanthrope vous offrait une somme astronomique, quel serait votre projet d’opéra de rêve ?  

Un tel projet impliquerait des enfants. Il parlerait de notre lien avec la nature et avec le monde qui nous entoure. Il ferait à la fois pleurer et rire… à profusion. C’est un peu nébuleux, mais je vais certainement travailler le concept de façon à être fin prête lorsqu’arrivera le gros chèque !

English version

 Could you tell us about your discovery of music, especially opera? Do you remember the first opera you heard on the radio or saw on television or on stage? What was your first impression of this art form ?  

My love for opera came from singing it, more than watching it. But once I discovered the organic nature of operatic singing, I couldn't get enough of it, and my first loves were Mirella Freni, Pavarotti, of course, and my idol, Frederica von Stade. If you had told me that decades later I would be great friends with « Flicka », I would have thought you were insane !  

Tell us about your musical training and your teachers. What do you recall learning at the Santa Fe’s Apprentice Program, Houston’s Grand Opera young artists programme and San Francisco’s Opera Merola Program ?  

The greatest part of those young artist training programs was the chance to watch the great artists go through their process of discovery in the rehearsal room. Of course, opening nights were thrilling, but the opportunity to watch the journey from the first day of rehearsal to the final dress taught mevolumes about the dedication and preparation needed to ascend to the top of this business.  

You appear to have a strong committement to the baroque répertoire and have sung with many baroque ensembles, such as Europa Galante, Il Complesso Barocco, Il Pomo Doro, The King’s Consort and LesTalens lyriques ? What attracts you to this répertoire ?  

I find that Baroque music is the most pure and transparent, allowing for the greatest freedom of all my repertoire. The singer is expected to add variations, to embellish the vocal lines to enhance the raw emotional drama of the character, and with this in mind, I find I can go quite deeply into the pyschological world of characters like Agrippina and Alcina.  

Of the bel canto roles of Bellini, Donizetti and Rossini, which have brought you recognition in the opera world. Is there one role, among all of these, that you have particularly liked to sing ? Are there any new roles you would like to try out ?  

I have a very special affinity for each rôle I have sung, and find myself falling in love with each character to some degree, so I absolutely cannot choose ! I'm currently preparing my first Agrippina and am absolutely loving the complexity and audaciousness of her. I've also added Didon to my repertoire and I hope I will have a number of chances to perform in this incredible opera.  

You have been part of productions of XXth and XXIst century operas, such as Mark Adamo’s Little Women, Michael Daugherty’s Jackie O, Jake Heggie’s Great Scott and Dead Man Walking, and Tod Machover’s Resurrection. What do contemporary works bring to the world of opera and would you like to sing in new ones in the coming years ?  

They are psychological, cultural fingerprints from our society that are captured and imprinted for all of time to come. How much we can learn about ourselves by exploring the complexity of the Count and Countess in Le Nozze di Figaro, and how much we can connect to other human beings because we understand the depth of desire for forgiveness that Joe Rocher searches for in the eyes of Sister Helen Prejean in Dead Man Walking. It's imperative that we continue to create and ask questions  about ourselves.  

Could you tell us about your first encounter with conductor Yannick Nézet-Séguin and the work you have done with him since then ? Could you comment on the Mozart Operas that you recorded with him ?  

He is a GIFT not only to the world of classical music, but the world at large. His unbridled joy of music making, and collaboration invites the musicians he leads to rise up and be their best. That is the sign of a genius director : they bring out the very best in the people around them. Of course he has a huge understanding of music and orchestras and repertoire, but I think his greatest gift is  connecting to his colleagues, his audiences, to the people around him. This is a great example for  how to build connections to one and other – between musical phrase and between human beings. I consider myself immensely fortunate to have found such a musical soulmate.  

Following a first concert in Montréal on November 17th, 2019, you will be touring the United States with conductor Yannick Nézet-Séguin and his Orchestre métropolitain. What are you looking forward to as concerns this tour ?  

THE MUSIC !!!!! Making beautiful, life-affirming music with him and the orchestra dearest to his heart. I know it will be an extraordinarily rich experience.  

You will also be back on December 8 to sing Franz Schubert’s Wintereise at the Club musical de Québec with Yannick Nézet-Séguin as your accompanying pianist, a recital you have already performed with Yannick in Kansas City as well as in Ann Harbor and that you will also present at Carnegie Hall in NewYork on December 15. What is the greatest challenge for a mezzo-soprano when it comes to interpreting a song cycle that was originally composed for a tenor ?  

I think it is the same challenge for any singer : to be true to the musical purity of Schubert's score, and to deliver a performance that is utterly true, devoid of any pretense or « presentation », and one that can sear into the hearts of each listener.  

You now have more than 60 recordings (CD’s, DVD’s and Compilations) to your credit. Which recording or recordings are you most proud of? Could you say a word about the award-winning recording of BerlIoz’s Les Troyens where you were in the company of two much appreciated singers from Québec, the contralto Marie-Nicole Lemieux and the bass-baritone Philippe Sly ?  

Is that really true ? I really have never counted – but that number astounds me ! Like new operas, I look at each recording as a real vocal « fingerprint » or stamp of where I was in that particular moment in time. They are beautiful souvenirs of – nearly without exception – extraordinary musical experiences. My Mozart recordings with Yannick have been at the top of my list, because Mozart always reigns supreme, and the privilege of creating a legacy of his greatest achievements is quite humbling. Les Troyens, as well, was the experience of a lifetime, and it left me changed as an artist. Québec should feel immensely proud of the contributions of the DIVINE Marie-Nicole and Philippe.  

The Album Songplay was released earlier this year. What led to your decision to bring together the worlds of opera, jazz and tango? Are there more like this to come ?  

 It was the idea of the pianist, Craig Terry, and we had the time of our lives recording it, and now  touring it to various places. I've done a lot of « heavy lifting » of late with very intense, highly  dramatic projects (Winterreise, my « In War & Peace » project, and Troyens, for example) and the idea of playing with songs and celebrating the beauty of great vocals was a total delight.  

You have been described as a fierce advocate for the arts ? What precisely are you advocating for the arts in general, and for music in particular ? Do you believe that music should be compulsory matter in education of childrent all over the world ? As a title of one of your latest recodings suggests, is « Harmony through music » really possible ? Does it actually have a healing power ?  

I do believe every child should be taught music. Every. Single. Child. Music DOES heal and can truly transform people It transformed me, and a multitude of others who generously share their stories with me. It encompasses the BEST of humanity (which is always a great thing to surround yourself with), it heightens the intellect, builds confidence, demands cooperation and literal harmony with others, and countless other benefits. It is an insane society, in my humble opinion, that would not encourage an artistic investment in each child. (Yes, I feel fiercely about it ! )  

If a philanthropist offered you an astronomical amount of money, what would be your dream opera project?  

It would involve children, it would speak to our connection to nature and the world around us, and it would bring tears and loads of laughter. That's a bit nebulous, but I'll definitely work on the  concept so when the big check comes, I'll be ready !



Partager: