Le blogue lyrique

L'opéra à l'ère du numérique

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Comme les autres formes d’expression artistique, l’opéra vit une période de grands bouleversements. La vie des compagnies et théâtres lyriques est précarisée par la diminution des subsides de l’État, par des publics vieillissants et une relève qui n’est pas toujours au rendez-vous, par et la forte concurrence des autres (et émergents) arts de la scène. Mais, l’un des plus grands bouleversements auxquels fait face l’opéra – et il n’est pas le seul à être confronté – est l’entrée dans l’ère numérique. Comme cela a été affirmé dans une récente étude, « [l]es industries des arts et de la création […] évoluent toutes dans un contexte de bouleversement numérique, une ère numérique. Pour les artistes et les organismes artistiques, l’ère numérique signifie plus que des technologies et des plateformes. Ce sont de nouvelles façons de travailler, quelles que soient les contraintes de temps et d’espace, d’éliminer les distinctions qui existaient avant l’ère numérique entre les créateurs et les publics, de mettre au point des formes artistiques immersives et participatives » (Rapport du Conseil des arts du Canada, août 2016).

Comment le monde de l’opéra a-t-il répondu à ce jour et s’adapte-t-il à ces bouleversements de l’ère numérique ? Dans le présent dossier, nous tenterons de cerner les « nouvelles façons de travailler » qui sont aujourd’hui celles de multiples artisans du milieu lyrique, sous l’angle de la projection d’opéras (I), de la diffusion de publications (II) et de la création d’oeuvres (III).

I. La diffusion d’opéras à l’ère numérique

La première incidence du numérique sur l’opéra est la diffusion des oeuvres lyriques. L’initiative initiale est venue des diffuseurs traditionnels, essentiellement radiophoniques, qui ont tout d’abord ajouté le canal numérique à celui des modulations de fréquence (FM) – suivis des télévisions puis des chaînes de télévision internet. Concomitamment à ces dernières, les maisons d’opéra se sont intéressées à la diffusion électronique pour deux raisons essentielles. La première est celle de l’accessibilité au-delà des frontières géographiques, culturelles, et financières ; la seconde est celle de la notoriété. Ces stratégies des médias sociaux et des plateformes de diffusion internet répondent ensemble au développement de marchés monétisés.

Ainsi, c’est probablement le Metropolitan Opera de New York (MET) qui a entamé le plus largement cette évolution dans le courant des années 2000 avec, dès 2006, une diffusion par transmission à très haut débit des oeuvres vers les salles de cinéma (plus de 2000 aujourd’hui). Cette transmission, qui permet une plus grande accessibilité matérielle avec un accès aux alentours de 25$, demeure tributaire du déplacement en salle. Cette transmission a alors été doublée d’une rediffusion, en direct et en différé, depuis le site web du MET ; elle permet une écoute à tout endroit connecté à Internet, domiciles comme lieux communautaires. En 2012, le MET a encore raffiné cette diffusion numérique par une évolution multimodale sur abonnement avec le MET On Demand qui, outre la diffusion sur ordinateurs, tablettes, téléphones intelligents et télévisions connectées, permet notamment le choix de la langue des sous-titres.

L’initiative new-yorkaise n’est pas isolée, et les modes de diffusion dans le monde ne se limitent pas à la transposition de son modèle. Une pléthore de solutions d’accès délocalisées existent ; leur diversité ne permet ni systématisation ni présentation exhaustive. Au détriment peut-être de la lisibilité de l’offre, il est possible depuis le Québec d’assister en direct le mardi à Tosca en Asie, le mercredi à La Cenerentola en Espagne.

Cette diversité du contenu est augmentée par celles des institutions de diffusion et des manières de diffuser.

Concernant la première, d’une part, des télévisions internet spécialisées ou des versions spécialisées de chaînes de télévision classiques (câblées ou par satellite) sont apparues, à l’instar de mezzo.tv, medici.tv, culture-box.com ou arte.tv. D’autre part, des maisons d’opéra ont lancé une large diffusion de leurs productions.

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Certaines maisons vont s’associer aux radiodiffuseurs précédemment cités pour accroître l’audience de leurs productions. Ainsi, depuis 2011, La Monnaie de Bruxelles est associé à Musiq3 de la radio RTBF pour les flux audio purs, et à MMChannel et Arte/Arte.tv pour les flux audio-vidéo, en direct ou en différé pendant trois semaines. D’autres, comme le Wiener Staatsoper, assurent leur propre diffusion. Face à cette explosion, des projets privés ou directement portés par des institutions lyriques ont visé à rassembler et organiser l’offre pour valoriser sa diversité sans la noyer. L’Opera Platform (theoperaplatform.eu) réunit les productions de quinze institutions lyriques européennes depuis 2015, parmi lesquelles on retrouve aussi La Monnaie de Bruxelles et le Wiener Staatsoper, mais également le Nationale Opera d’Amsterdam, le Teatro Regio de Torino, l’Opéra de Lyon et le Komisch Opera de Berlin. Les initiatives privées comprennent, entre autres, le Digital Theatre (digitaltheatre.com) rassemblant par exemple le Festival de Glyndebourne, la Royal Opera House Covent Garden et Opera North, ou streamOpera.com pour la diffusion et la promotion numérique de l’opéra italien au prix de 4€. Il convient aussi de mentionner le travail considérable réalisé par les bibliothèques publiques et universitaires pour rationaliser l’offre et en proposer une sélection dont elles défrayent les coûts d’abonnement éventuels, comme la Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ) depuis son site et les postes sur place.

Concernant la manière de diffuser, une grande hétérogénéité existe encore, sûrement dictée par les exigences de la juste prise en compte des droits d’auteur. Qu’il s’agisse de la diffusion en direct gratuite adossée à une rediffusion en différé limitée dans le temps et l’espace, et payante à l’unité ou par abonnement, ou de la diffusion sur abonnement uniquement, ou de solutions présentant un respect disparate des droits d’auteurs comme les rediffusions sur Youtube ou DailyMotion, gratuites, coupées de publicités ou payantes, aucun modèle économique dominant n’a semblé émerger sur une scène où 80 % des revenus demeurent tirés de la vente de billets et du mécénat (HEC, Gestion, nº42, p. 66).

Il en ressort que, loin de marquer le glas de la rentabilité et du financement de l’innovation artistique et d’oeuvres moins populaires, la diffusion numérique est aujourd’hui appréhendée comme un outil de notoriété conduisant incidemment à la monétisation des productions. S’ajoutant aux productions en salle sans les remplacer, l’effet levier est plus important pour les maisons que les troupes, qui peuvent néanmoins y trouver une vitrine enviable individuellement ou sur des plateformes partagées.

II. La diffusion des publications à l’ère numérique

L’opéra est particulièrement bien nanti sur le plan de la littérature qui lui est consacrée, imposante et diversifiée dans son contenu. Les encyclopédies, répertoires et dictionnaires foisonnent, de même que les monographies et ouvrages collectifs rédigés par des musicologues et critiques renommés. Le milieu lyrique est aussi fort bien servi par des publications périodiques de nature scientifique comme l’Opera Quarterly (Oxford University Press), mais aussi par des revues lyriques : Opernglaas et Opernwelt (Allemagne), Opera Canada, Opera News (États-Unis), Opéra Magazine (France), l’opera (Italie), Opera et Opera Now (Royaume-Uni) et, ici au Québec, L’Opéra – Revue québécoise d’art lyrique !

Bien que la tentation du virage numérique intégral soit grande pour les éditeurs de ces revues et qu’un tel choix ait été effectué par le magazine australien Opera~Opera, la tendance actuelle montre plutôt que le format numérique sert de complément au format papier pour les grandes revues lyriques. Ainsi, pour prendre l’exemple d’Opéra Magazine, les entretiens avec les artistes, les portraits, les dossiers et les comptes rendus sont présentés partiellement sur le site électronique de la publication, le lecteur étant invité à se procurer un exemplaire pour avoir accès à l’intégralité des articles. Il en ira de même pour L’Opéra – Revue québécoise d’art lyrique qui annonce dans le présent numéro un important virage numérique.

Il n’empêche que le format numérique concurrence de plus en plus le format papier pour de telles publications périodiques. À l’heure des téléphones intelligents, des tablettes et du partage d’articles sur les réseaux sociaux, le choix de n’offrir qu’un contenu « virtuel » a été fait par les sites Operaktuell (oper-aktuell.info), Operaclick (operaclick.com), Operacritic (theoperacritic.com), Operanotes (medianotes.com/opera) et Operastuff (operastuff.com). Le site bilingue anglais/français Opera Online (opera-online.com) mérite une mention spéciale en ce qu’il comporte fil d’actualité, portraits et critiques musicales assurées par un groupe de seize chroniqueurs. Deux sites francophones sont également dignes de mention. Créé en 1999, « le magazine du monde lyrique », Forumopera.com, est le pionner des webzines français et fait appel à une trentaine de rédacteurs issus d’horizons très divers. En progression constante, ce site accueille environ 150 000 visites par mois avec 350 000 pages vues. Bien qu’il soit consacré à la musique classique en général, le site ResMusica (resmusica.com), mis en ligne dès 1999, est un « quotidien » électronique consacrant une part significative de son contenu à l’opéra. Composé d’une équipe de collaborateurs active à travers l’Europe et l’Amérique du Nord – avec notamment le musicologue québécois Jacques Hétu –, ResMusica couvre l’actualité des salles de spectacles, festivals et institutions musicales. Le quotidien fait valoir sur son site ses chroniques de productions, ses articles de reportages, ses entretiens ou encore ses critiques d’albums, de vidéos et de livres. Il se distingue notamment par ses nombreuses critiques de concerts, toutes regroupées sous l’onglet « La scène ». Au total, 17 000 articles sont librement accessibles et plus de 1 200 articles sont mis en ligne annuellement. Toujours d’après le site, l’équipe de cinquante rédacteurs répartis sur sept pays fait de ResMusica le quotidien d’information musicale francophone le plus actif sur la Toile.

medici.tv

Diffusion de Don Giovanni de Mozart au Festival d’Aix-en-Provence sur la plateforme medici.tv

ResMusica

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Si les périodiques en ligne donnent dorénavant accès, et souvent en temps réel à des critiques, il existe également une multitude de blogues relevant d’initiatives institutionnelles ou individuelles. La Canadian Opera Company diffuse Parlando : The COC Blog (m.coc.ca/Parlando.aspx), et le San Francisco Opera The Opera Tattler.

Parmi les blogues animés par des lyricomanes figure le blog du Wanderer (wanderer.blog.lemonde.fr) « pour les fous d’opéra, de concerts classiques et de théâtre », rattaché au journal français Le Monde. Plus proche de chez nous, Le blogue lyrique de Daniel Turp (danielturp.quebec/bloguelyrique) est un outil d’information sur la vie lyrique au Québec et ailleurs dans le monde. La poète québécoise Hélène Dorion (helenedorion.com/carnets/ blogue-dopera), le directeur d’Opéra McGill Patrick Hansen (Patrick’s Opera blog) (patricksoperablog.blogspot.ca) et l’opéraphile Catherine Doyle (operawithpearls.com/blog.html) rédigent des billets sur une base régulière sur la Toile. Sans doute existe-t-il une multitude d’autres blogues (voir « Top 25 Opera Blogs & Websites on the Web » et « Opera Blogs ») ainsi que d’autres publications lyriques dans plusieurs autres langues, dont l’existence tend à démontrer qu’à l’ère numérique, les informations et les débats sur la vie lyrique de la planète-opéra sont plus accessibles que jamais.

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III. La création d’oeuvres à l’ère numérique

Sans doute, le développement susceptible d’enrichir la vie lyrique à l’ère numérique est celui de la création : plusieurs compagnies d’opéra ont désormais initié des projets où les technologies numériques sont mises au service de l’oeuvre à l’étape de sa création.

L’Opéra de Rennes a, lui, construit des partenariats avec plusieurs entreprises spécialisées dans les nouvelles technologies et les arts numériques. Parmi ces nouveaux outils qui font l’actualité, l’institution a eu recours à la 3D sans lunettes, à des créations d’opéras dans des mondes virtuels et des projets de parcours sonores en réalité augmentée. Certaines de ces expérimentations ont par ailleurs été effectuées dans le cadre de projections sur grand écran d’opéras préexistants, tels Don Giovanni en 2009, L’Enlèvement au sérail en 2011, La Traviata en 2013 et Carmen en 2017.

Rozenn Chambard

Jeu organisé lors de la visite immersive de l’Opéra de Rennes à la suite d’un concours Facebook (octobre 2015).

L’Opéra national de Paris a aussi démontré une volonté de soutenir l’utilisation des nouvelles technologies dans la créat ion d’oeuvres lyriques. Dans une récente entrevue au journal Le Monde, son directeur Stéphane Lissner insistait : « Le modèle économique change, avec l’exigence de développer nos ressources propres. Cela implique de mettre en oeuvre de nouvelles méthodes marketing et de créer une nouvelle relation avec nos spectateurs, et notamment par le digital. C’est pour cela que j’ai créé la 3e scène » (Marie-Aude Roux, « Stéphane Lissner : “L’Opéra est un lieu qui unit” », septembre 2017). Cette « 3e scène » est ainsi présentée sur le site de l’Opéra de Paris : « Internet est une place publique, un lieu collectif de rencontres, de prises de parole et de création. Après le Palais Garnier en 1875 et l’Opéra Bastille en 1989, c’est sur ces terres-là, celles du digital, que l’Opéra national de Paris a décidé de bâtir sa 3e scène ». L’idée derrière ce projet est de renouer avec le public de l’institution et, pour ce faire, de puiser dans les nouvelles habitudes de consommation culturelle. Grâce à internet, les spectateurs et les créateurs, de part et d’autre du globe, peuvent ainsi converger vers un même « espace numérique ». La « 3e scène » a été inaugurée le 15 septembre 2015, s’ouvrant ainsi aux artistes multiples qui souhaitent créer ou réaliser des oeuvres originales en lien avec l’Opéra de Paris. Une douzaine d’oeuvres originales ont été produites à ce jour et sont accessibles sur la Plateforme digitale de l’Opéra de Paris, ce véritable « Opéra hors les murs » visant à favoriser l’accès de tous les publics à l’opéra.

Oiseau lyre

Qu’il s’agisse de diffusion, de publication ou de création, l’ère numérique a bouleversé voire révolutionné le monde de l’opéra. La transition numérique est en cours et a déjà entraîné des transformations importantes dans le paysage lyrique. Ces changements ne pourront aller qu’en s’accroissant en raison des nouvelles habitudes de consommation numérique, en particulier celles des nouvelles générations, et de l’obligation d’effecteur de nouveaux virages numériques qui en résultera. Comme l’a fait le gouvernement du Québec en adoptant une Stratégie culturelle et un Plan culturel numériques (http://culturenumerique.mcc.gouv.qc.ca/a-propos), il ne faudrait pas s’étonner que les compagnies lyriques et autres acteurs du domaine de l’opéra se dotent de stratégies et investissent aussi le monde du numérique pour en tirer les nombreux avantages.

Daniel Turp, Justin Bernard et François Xavier Saluden

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