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DOSSIER : Les mille et un visages de Jacques Offenbach : du cancan à la barcarolle... de Paris à Montréal!

DOSSIER : Les mille et un visages de Jacques Offenbach : du cancan à la barcarolle... de Paris à Montréal!


L’Opéra – Revue québécoise d’art lyrique tient à souligner le 200e anniversaire de naissance de Jacques Offenbach et a offert une tribune à deux amoureux du compositeur, au musicologue, spécialiste de l’opérette, Pascal Blanchet ainsi qu'à l’un de ses interprètes au Québec, le sopraniste Étienne Cousineau. Ceux-ci décrivent le parcours d’un musicien d’exception qui a inventé l’opéra-bouffe et est l’auteur de l’une des grandes œuvres du répertoire lyrique français, Les Contes d’Hoffmann. Les auteurs ont également eu la bonne idée de faire témoigner deux autres musicologues, spécialistes de l’œuvre d’Offenbach, Jean-Christophe Keck et Louis Bilodeau, et rapportent des propos qui sont instructifs sur la voie et l’œuvre du compositeur qui sera à l’honneur tout au long de l’année 2019, y compris au Québec! 

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Jacob Offenbach naît à Cologne en 1819, fils d’un musicien ambulant, professeur de musique et compositeur de chants pour la synagogue. Son père veut lui faire apprendre le violon, mais le jeune Jacob s’exerce en cachette sur un violoncelle. Il devient rapidement assez compétent pour jouer dans des brasseries, en trio avec son frère et sa soeur. Bientôt, le meilleur professeur de la ville, à qui son élève dédie ses premières compositions, n’a plus rien à lui apprendre!  

Le père Offenbach emmène son fils à Paris et réussit à le faire admettre au Conservatoire. Celui qui s’appelle maintenant Jacques se lasse vite de cette sévère institution. Il la délaisse au bout de deux ans pour aller jouer dans l’orchestre d’un théâtre dédié à la musique joyeuse, l’Opéra-Comique, qu’il rêve désormais de conquérir. Le jeune Jacques, à peine sorti de l’adolescence, se lance dans la composition de musique de danse pour les nombreux bals de Paris, puis se fait connaître comme virtuose du violoncelle, dans les salons les plus élégants. Il écrit pour son instrument des duos avec piano, adorables, un concerto acrobatique, et déjà de petits opéras-comiques qui n’intéressent pas beaucoup les directeurs...  

Lassé par les refus, il finit par fonder son propre théâtre, les Bouffes-Parisiens, où il peut enfin faire jouer ses œuvres, des petites pièces en un acte pour commencer. En 1858, il frappe un grand coup avec Orphée aux enfers, parodie d’un mythe révéré, qui choque autant qu’il enthousiasme, et qui laisse à la postérité un galop infernal, connu partout dans le monde sous le nom de cancan. En 1860, il fait enfin son entrée à l’Opéra-Comique, où il connaît un échec avec Barkouf (partition longtemps disparue, ressuscitée seulement en 2018!), en plus de composer un grand ballet pour l’Opéra, Le papillon, assez bien reçu, mais marqué par terrible accident: le costume de la danseuse étoile Emma Livry s’enflamme aux feux de la rampe et elle meurt après d’atroces souffrances. Considéré comme maudit, le ballet ne sera jamais remonté du vivant du compositeur.  

À partir de 1864, il a créé un genre nouveau, l’opéra-bouffe, avec lequel il enchaîne avec une série de triomphe étourdissants : La Belle Hélène, Barbe-Bleue, La Vie parisienne, La Grande-duchesse de Gérolstein, La Périchole… Sa musique traverse les frontières, tout le monde l’imite, Strauss et von Suppé à Vienne, Gilbert et Sullivan à Londres. Quand les goûts du public changent, après 1870, Offenbach parvient à s’adapter, propose des versions agrandies de ses anciens succès mais aussi des œuvres dans un nouveau style, plus sage, comme La Fille du tambour-major, ou de grandes fééries, comme Le Voyage dans la lune.  

Et surtout, il travaille aux Contes d’Hoffmann, projet ambitieux avec lequel il compte conquérir pour de bon l’Opéra-Comique. Mais, épuisé par une vie effrénée et sans repos, il s’éteint en 1880, ayant composé jusqu’au tout dernier moment, sans avoir pu assister à la création de son chef-d’œuvre, qui demeure néanmoins son titre le plus célèbre, notamment à cause de sa Barcarolle, mélodie d’une simplicité géniale que tout le monde peut fredonner, en contraste complet avec son autre hit, le cancan d’Orphée aux enfers. Mélancolie et frénésie, avec entre les deux une infinité de nuances de sourires; une oeuvre immense et diversifiée, que les opéraphiles du Québec ont pu apprécier.  

Offenbach au Québec  

Si la renommée d’Offenbach a souffert pour quelques générations de la concurrence avec le célèbre groupe rock, l’auteur de La Belle Hélène faisait chanter les foules du Québec bien avant la naissance de Gerry Boulet !  

On l’a dit, son oeuvre a traversé très tôt les frontières et atteint l’Amérique du Nord. Dès 1860, une troupe de la Nouvelle-Orléans vient à Montréal jouer Le violoneux, opérette créée cinq ans plus tôt à Paris. Une vingtaine d’années plus tard, en 1876, Offenbach lui-même traverse l’océan pour une grande tournée des États-Unis. Il s’approchera de notre frontière le temps d’une visite aux chutes Niagara, mais ne mettra jamais les pieds dans ce Canada qui n’a pas encore dix ans! Il raconte son périple dans un petit livre très amusant, Les notes d’un musicien en voyage.  

L’imprésario Maurice Grau, qui l’a entraîné dans cette aventure, organise par la suite d’autres tournées qui voient des créatrices des rôles d’Offenbach venir les chanter à Montréal, telles Anna Judic, Louise Théo ou Paola Marié. Mais on parle toujours de troupes de passage. Il faut attendre 1893 pour que les Montréalais aient droit à une première tentative de troupe permanente, l’Opéra français de Montréal, qui joue tour à tour l’opéra, l’opérette et des pièces de théâtre. Offenbach est à l’affiche, avec des titres célèbres comme La belle Hélène ou La Périchole, et d’autres moins, comme Trombalcazar ou Madame Favart.  

L’OFM ayant dû cesser ses activités dès 1896, il faut attendre 1923 pour qu’une autre troupe s’établisse durablement, la Société Canadienne d’opérette, qui inaugure son existence avec un grand titre d’Offenbach : Les brigands. Il sera au programme régulièrement pendant toute l’existence de la troupe, avec encore des œuvres bien connues et d’autres plus obscures, La Grande-duchesse de Gérolstein ou Le mariage aux lanternes. En 1934, à la suite du décès subit de son fondateur, Honoré Vaillancourt, la compagnie doit cesser ses activités. Une autre prend la relève, de manière encore plus brillante, les Variétés-Lyriques, dirigées par un tandem énergique, Charles Goulet et Lionel Daunais. De 1936 à 1955, ils proposeront quatre, parfois cinq spectacles d’opérette par année, des titres parmi lesquels Barbe-Bleue, La fille du tambour-major, mais aussi Les contes d’Hoffmann et La Vie parisienne.   

La Vie parisienne de Jacques Offenbach
Variétés lyriques, 1946
Photographie : Archives Olivette Thibault

S’ensuit une période creuse: l’opérette est en déclin auprès de l’élite. On ne joue plus guère Offenbach, malgré les quelques tentatives de Lionel Daunais dans les années 1960, qui propose certains titres à la toute nouvelle Place des Arts. Son ancien associé, Charles Goulet, appelé à participer à un groupe de travail qui prélude à la fondation de l’Opéra de Montréal, plaide en vain pour le maintien de l’opérette dans la future programmation, comme on peut le lire dans le Rapport Jeannotte, paru en 1974.  

Dans les années 1980, un grand amoureux d’Offenbach, le baryton Bruno Laplante, connu pour avoir enregistré des mélodies d’Offenbach (dont les six  Fables de La Fontaine en première mondiale), multiplie les tentatives pour faire connaître des oeuvres d'Offenbach (voir Pascal Blanchet, « Dossier Offenbach- Entretien Bruno Laplante «, Bulletin de la Société Jacques Offenbach, Juillet 1997, p. 14-16) et monte des spectacles qui lui sont consacrés, et notamment l'opérette Ba-Ta-Clan. Il créer ensuite es Nouvelles Variétés Lyriques et propose de superbes productions d’Orphée aux enfers en 1986 et de La Vie parisienne, en 1987, lesquelles sont couronnées de grands succès.  


Ba-Ta-Clan de Jacques Offenbach
Nouvelles Variétés lyriques, 1983

L’Opéra de Montréal reprend ces deux derniers opéras-bouffes dans les années 1990, en plus de La Belle Hélène et Les Contes d’Hoffmann. L’Opéra de Québec programme à son tour Les Contes d’Hoffman à deux reprises, en 1991 et en 2005, en plus de La Belle Hélène en 1992 et et La Vie parisienne en 2015. Depuis, c’est sur de petites troupes établies en banlieue ou en région, réunissant amateurs et professionnels en début de carrière, qu’il faut compter pour faire vivre les oeuvres du grand maître de l’opérette française. Décidément, le Québec est mûr pour une « Offenbach-Renaissance ».

Les Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach
Opéra de Montréal 1994
Photographie : Yves Renaud

Dernière représentation à Montréal du chef-d’œuvre d’Offenbach par une compagnie professionnelle. De gauche à droite: Valerie Gonzalez (Olympia), Claudine Côté (Giulietta) et Agathe Martel (Antonia) entourent Gordon Gietz (Hoffmann)  

Des festivités Offenbach au Québec en 2019  

Si les grandes compagnies lyriques québécoises semblent avoir oublié le compositeur en pleine renaissance, d’autres institutions en dehors des grands centres célèbreront en 2019 le bicentenaire Jacques Offenbach.  

En mai 2019, le Théâtre Lyrique de la Montérégie proposera Barbe-Bleue. Présenté à la salle Pratt & Whitney du Théâtre de la ville de Longueuil, cet opéra-bouffe sera la neuvième production d’Offenbach présentée par la troupe qui compte 22 ans d’existence. « Barbe-Bleue est une œuvre intemporelle où la dérision et les situations loufoques se multiplient au grand bonheur de l’auditoire. Je crois que notre version non traditionnelle saura étonner et charmer le public » explique le directeur artistique et musical du TLM Donald Lavergne.  

Du côté du Festival Classica, deux événements tourneront autour des œuvres d’Offenbach. Le 31 mai sur une scène en plein air, le concert gratuit Opérette en folie proposera les plus belles œuvres d’Offenbach et alliera « qualités lyriques et humour ». Puis, le 6 juin à l’Église Saint-Benoît à Mirabel, les violoncellistes Kateryna Bragina et Stéphane Tétreault présentent en primeur au Festival Classica un programme français pour deux violoncelles conçu autour des œuvres de Jacques Offenbach et de François Couperin.  

Pour souligner la carrière prolifique d’Offenbach et sous le titre « D’amour et d’Offenbach », Les Productions Belle Lurette proposeront un grand concert le jour même du bicentenaire de la  naissance Jacques Offenbach, soit le 20 juin. Cet évènement réunira près de 15 solistes qui interprèteront des airs, des duos et des ensembles, provenant d’œuvres méconnues ou rarement chantées, en plus d’extraits de ses titres les plus populaires. Le chœur du Théâtre Lyrique de la Montérégie se joindra aux solistes pour cet évènement qui se déroulera à la Maison des arts de Laval. Puis, en novembre, toujours à la Maison des Arts de Laval, Les Productions Belle Lurette produiront Docteur Ox dont il faut rappeler qu’il fut le deuxième opéra-bouffe du compositeur inspiré par l’œuvre de Jules Verne.  

En novembre 2019, l’Opéra-bouffe du Québec présentera La fille du tambour-major. Simon Fournier, directeur musical et artistique, a choisi cette œuvre pour leur 41e saison car, dit-il, « c'est une des œuvres importantes d'Offenbach que nous n'avions pas encore présentée. » Cette production sera aussi présentée sur la scène de la Maison des arts de Laval.  

Et les festivités se poursuivront au moins jusqu’en février 2020, grâce à la Société d’art lyrique du Royaume qui, après le record d’assistance atteint en 2019 avec La Traviata, met au programme Les Contes d’Hoffmann. Offenbach saura-t-il briser le record établi par Verdi?

Les activités entourant le bicentenaire de naissance de Jacques Offenbach seront l’occasion de constater la contribution exceptionnelle de ce compositeur au répertoire lyrique. Cette contribution pourra être appréciée en France et au Québec et mériterait de l’être sur toutes les scènes lyriques du monde…. car Offenbach n’a pas fini d’enchanter et de fasciner!  

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ENTREVUE JEAN-CHRISTOPHE KECK
Chef d’orchestre, musicologue, spécialiste d’Offenbach
et directeur publication de l’édition Offenbach


Jean-Christophe Keck
Photographie : Isabelle Delfoourne

Quel fut votre premier contact avec Offenbach et comment en êtes-vous devenu spécialiste?  

À l’âge de 13 ans, j’ai vu une série télévisée intitulée Les folies Offenbach avec l’acteur Michel Serreault. Ce fut un véritable de coup de foudre qui, au fil des années, s’est transformé en activité professionnelle. Vers 1989, à l’époque où j’étais au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, j’ai fondé la Société Jacques Offenbach, une association d’admirateurs. En parallèle à cette association, je caressais le rêve de faire des éditions. Après plusieurs refus de la part de maisons d’édition, Frank Harders, un des directeurs de Boosey & Hawkes en Allemagne est venu me rencontrer pour me faire part de son intérêt à produire une édition Offenbach. Et c’est ainsi que OEK (Offenbach Editions Keck) a été fondé en 1999. Donc cette année, en plus du bicentenaire d’Offenbach, nous célébrons les 20 ans d’OEK. Pour célébrer les deux évènements, nous avons plusieurs projets en chantier, mais le manque de collaborateurs ralentit grandement le travail. Pour marquer le coup cette année, Boosey a décidé de publier un ensemble de volumes intitulé Offenbach romantique. Ce sont des airs tirés de tout ce qui est autre que l’Offenbach bouffe, comme Fantasio, Le roi Carotte, Barkouf, Les fées du Rhin. On a publié également quelques volumes de musique de chambre pour violoncelle et piano, en collaboration avec la violoncelliste allemande Raphaela Gromes. Nous avons publié plusieurs pièces inédites retrouvées dans les archives de la famille Offenbach, puisque j’ai travaillé pendant trois ans dans les archives de Jacqueline, la dernière fille d’Offenbach. J’y ai trouvé énormément de manuscrits, de partitions, ce qui nous permet de faire des éditions pendant plusieurs années encore. 

 

Depuis les dernières années, des œuvres sont redécouvertes et même présentées pour la première fois depuis leur création : Le roi Carotte, Fantasio et Barkouf. Comment expliquer que ces œuvres ont été oubliées aussi longtemps?  

Il y a plusieurs raisons à cela. Les éditeurs de l’époque n’ayant pas toujours fait leur travail, plusieurs ouvrages n’ont pas été publiées et sont disparus complètement. La famille a aussi vendu beaucoup de manuscrits dans le monde entier. Par exemple, si j’ai eu la chance de pouvoir reconstituer Barkouf, c’est grâce à un membre de la famille qui avait gardé le manuscrit complet dans ses archives, document auquel nous n’avions pas accès jusqu’alors. Une des premières choses que j’ai faites a été d’éditer Barkouf, mais il me manquait deux passages : un entracte et un ballet, que j’ai retrouvés aux États-Unis d’Amérique. Pour Les fées du Rhin, une partie du manuscrit était à Francfort, une autre à Vienne, une autre dans la famille [des descendants d’Offenbach], une autre à l’Université Yale… enfin il y en avait partout! Ces manuscrits avaient été partagées entre les descendants. Il faut donc effectuer un travail de recherche presque archéologique avant de publier une édition s’appuyant sur toutes les sources. Et malheureusement, il y a des choses qu’on ne retrouve qu’une fois l’édition complétée. Par exemple, je viens de retrouver un couplet d’Orphée aux enfers qui avait été ajouté par Offenbach quelques temps après la création : « Les couplets d’Amphitrite ». Moins d’un an après la création, Mlle Mareschal, une chanteuse qu’il aimait beaucoup, est venue s’ajouter à la distribution et il lui a écrit des couplets. À la reprise il ne l’a pas gardé. On retrouve donc encore des morceaux et le travail est loin d’être fini.


Barkouf de Jacques Offenbach
Opéra national du Rhin, 2018
Photographie :  

Plusieurs œuvres ont connu une renaissance et conquis un nouveau public. Orphée aux Enfers et La vie parisienne, produits par l’Opéra de Lyon, La Belle Hélène et La Grande-Duchesse de Gerolstein, au Chatelet avec Felicity Lott… Quelle œuvre mériterait un même traitement?  

Je dirais Barbe-Bleue. C’est une œuvre très intéressante qu’on ne joue malheureusement pas beaucoup. Elle va être reprise, d’ailleurs, à l’Opéra de Lyon en 2019 dans une mise en scène de Laurent Pelly. Il y a Madame Favart aussi, et La fille du tambour-major, qui sont d’excellentes œuvres et qui ont eu beaucoup de succès à leur création. Orphée aux enfers est beaucoup plus joué en Allemagne qu’en France. On peut le dire car c’est maintenant public : le célébrissime Festival de Salzbourg va donner Orphée aux enfers lors de sa prochaine édition.  

En collaboration avec l’Odéon de Marseille, vous présentez les œuvres en un acte d’Offenbach, travail que vous aviez entamé avec la Péniche-Opéra de Paris. Quelles ont été les retombées de ces représentations?  

Pour moi, c’est un grand plaisir de présenter ces œuvres au public. Le but est de jouer l’intégrale des pièces en un acte. Offenbach en a composé près d’une cinquantaine, nous en avons déjà présenté une vingtaine. Avant la représentation, on fait une petite conférence pour présenter l’œuvre et son contexte. Les chanteurs chantent quelques autres pièces et ensuite, accompagné d’un piano, on joue l’œuvre entière, comme à la radio à l’époque de l'Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). On a beaucoup de succès. Dans les débuts, nous présentions les concerts dans le foyer du théâtre. Maintenant, on est passé dans la grande salle! J’aimerais beaucoup proposer le concept ailleurs aussi. Quand je vois comment le public apprécie ces concerts, je me dis que ça vaudrait vraiment le coup.  

On parle souvent d’Hortense Schneider, de Zulma Bouffar, comme étant les grandes interprètes de l’époque d’Offenbach. Qui seraient les Schneider et Bouffar du XXIe siècle?  

Personnellement, aujourd’hui je n’en vois pas. Au XXe siècle, il y a eu Yvonne Printemps, Suzy Delair, Lina Dachary, des chanteuses qui étaient comédiennes en même temps, qui n’avaient pas de grandes voix lyriques, mais un tempérament assez extraordinaire. Le problème aujourd’hui, c’est que cette école de chant n’existe plus. Comment voulez-vous qu’on ait une génération pour reprendre le flambeau, alors qu’on ne joue quasiment plus d’opérettes ni d’opéra-comiques? Ils n’ont plus de modèles, c’est très embêtant.   

Selon vous, quelles sont les qualités qu’un chanteur doit avoir pour interpréter une œuvre d’Offenbach?  

Il faut beaucoup de qualités. Un grand chanteur mais qui est mauvais comédien ne sera pas à la hauteur. Mais un excellent comédien ne sachant pas chanter ne le sera pas non plus. Il faut surtout une manière d’interpréter le texte. Lorsque j’auditionne un chanteur, c’est très important pour moi. S’il me fait du chant de conservatoire, ça ne m’intéresse pas. Il faut quelqu’un qui soit aussi bon comédien. Et quand on fait ces dimanches Offenbach à l’Odéon, c’est très important que les gens détiennent de telles qualités, parce qu’il n’y a ni décors ni costumes. Tout doit être dans le jeu de scène.  

Vous avez récemment acquis une baguette de chef ayant appartenu à Offenbach. Comment l’avez-vous obtenue?  

C’est une histoire assez incroyable. Cette baguette est celle avec laquelle Offenbach a dirigé ses concerts aux États-Unis. Elle n’a l’air de rien, c’est un simple morceau de bois cassé sur le côté. Mais si on regarde de près, on voit qu’Offenbach a écrit à la main dessus. Et cette baguette, on en parle déjà dans la biographie de Jacques Brindejont-Offenbach, son petit-fils, Offenbach, mon grand-père. Cette baguette a voyagé avec les héritiers d’Offenbach et une des épouses de M. Brindejont est venue s’installer dans ma ville, à Briançon. Une journaliste m’a appris que cette dame avait en sa possession cette baguette. Je suis donc allé la rencontrer, il y a une dizaine d’années, et lui ai parlé de mon rêve de créer une fondation. J’aurais aimé que cette baguette appartienne à cette fondation.  Mais elle voulait la céder aux États-Unis, puisque Philadelphie, endroit où il a dirigé ses concerts, était aussi intéressé. Le temps a passé et, récemment, j’ai reçu un coup de fil me disant qu’elle avait changé d’avis et que la baguette était pour moi. Je la garde dans un coffre-fort à la banque, parce que tout objet aussi rarissime doit être bien protégé, c’est une pièce unique. Je possède d’autres baguettes d’Offenbach, dont celle offerte par le personnel des Bouffes-Parisiens en 1855, le jour de l’ouverture du théâtre du passage Choiseul. J’en ai encore deux autres, l’une offerte par le Théâtre de Vienne pour Boule-de-Neige et l’autre, encore beaucoup plus simple, qu’il a souvent utilisée pour des concerts. J’ai déjà dirigé un concert avec celle-ci. Mais c’est très pénible car ce ne sont plus les mêmes techniques de direction. Ce ne sont pas des baguettes, mais des bâtons qui pèsent dix fois plus lourd.  

Une baguette d'Offenbach

Que peut-on souhaiter pour Offenbach dans les années futures?  

Une belle discographie, parce que c’est ce qui manque le plus, à mon avis. Quand je vois toutes les éditions nouvelles qu’on a faites, c’est-à-dire une soixantaine d’œuvres quand même et que sur tout ça, il n’y a pratiquement rien qui n’a été enregistré, c’est bien dommage. J’espère que les maisons de disques vont se réveiller. Mon rêve ce serait qu’on puisse enregistrer des bandes-son et qu’on puisse tourner des films-opérettes commercialisés sous forme de DVD. Ce serait extraordinaire. Ça, c’est le souhait le plus profond que j’ai pour Offenbach. Mon autre souhait serait que sa musique soit jouée de façon intègre, c’est-à-dire telle qu’elle a été écrite, avec l’orchestration originale d’Offenbach. C’est un très grand orchestrateur et une grande partie de son génie est dans l’orchestration. Il suffit de dix-huit musiciens et on a l’orchestre d’Offenbach. Plutôt que de payer des arrangeurs qui vont toucher des droits, le mieux serait qu’Offenbach soit joué tel que lui a voulu être joué. Une anecdote pour terminer : on dit toujours qu’Offenbach s’en foutait. C’est faux, il ne s’en foutait pas du tout. Quand il est allé aux États-Unis et qu’une de ses pièces a été réorchestrée par un compositeur local, il a dit : « La première chose que j’ai voulue, c’est partir, parce que je ne supportais pas qu’on ait touché à ma musique. » Et je le comprends très bien!

ENTREVUE LOUIS BILODEAU
Musicologue et auteur de Offenbach,  mode d’emploi
à paraître  à L’Avant-scène de l’Opéra
  


Louis Bilodeau 

Comment avez-vous découvert Offenbach ?

C'est d'abord grâce à la série télévisée Les Folies Offenbach, réalisée par Michel Boisrond en 1977-1978, que j'ai appris à connaître la vie et l'œuvre du compositeur. Très fantaisiste et truffée d'inexactitudes historiques, la série n'en possède pas moins d'éminentes qualités, à commencer par le jeu du truculent Michel Serrault. L'adolescent passionné de musique que j'étais fut évidemment séduit par cette évocation colorée du Second Empire et de la personnalité hors du commun du compositeur d'Orphée aux Enfers. À quatorze ans, j'achetais ma première intégrale d'Offenbach, Les Contes d'Hoffmann, dans la version dirigée par Richard Bonynge et mettant en vedette Placido Domingo, Joan Sutherland et Gabriel Bacquier. L'émerveillement absolu que je ressentis fut prolongé l'année suivante, en 1981, lorsque la Société lyrique d'Aubigny monta l'œuvre au Grand Théâtre de Québec pour célébrer le centenaire de la création. J'eus alors la chance d'être figurant dans cette production somptueuse de Nathaniel Merrill et Günther Schneider-Siemssen empruntée au Greater Miami Opera, où avait d'ailleurs été donnée pour la première fois la version du musicologue Fritz Oeser. Quoique très discutables, les travaux de ce dernier ont néanmoins permis de (re)découvrir certaines pages, comme le merveilleux chœur final « On est grand par l'amour et plus grand par les pleurs ! » À Québec, le chef Guy Bélanger avait retenu la version traditionnelle éditée par Choudens, mais en respectant l'ordre des actes souhaité par Offenbach (Olympia-Antonia-Giulietta) et en faisant exécuter le chœur final. Grâce à ces représentations inoubliables, j'ai commencé à mesurer la complexité des questions relatives à l'inachèvement des Contes d'Hoffmann et aux multiples avatars que l'œuvre a subis depuis 1881.  

En quoi consiste le livre que vous lui consacrez et qui paraîtra en septembre prochain ?  

Comme les huit autres ouvrages déjà parus de la collection « Mode d'emploi » de L'Avant-Scène Opéra, le livre est conçu comme un guide et une encyclopédie de poche. Cet Offenbach, mode d'emploi sera en quelque sorte un trousseau de clés que pourront utiliser aussi bien les connaisseurs que les lecteurs cherchant à s'initier au compositeur. La première section, Repères, présentera une courte biographie d'Offenbach et le situera dans l'histoire de la musique. La deuxième partie, Études, abordera les trois thèmes suivants : le genre même de l'opérette, la diversité des sujets traités par le compositeur et sa quête de reconnaissance officielle. Le cœur du volume sera composé des trente œuvres que j'ai retenues au sein de la très abondante production du musicien. Pour chacune d'entre elles, on retrouvera les éléments suivants : fiche signalétique comprenant la distribution de la première, genèse et création, résumé de l'action, guide d'écoute, analyse des personnages et des enjeux. En plus des incontournables La Belle Hélène, La Vie parisienne ou La Grande-Duchesse de Gérolstein, ce chapitre inclura aussi des titres moins célèbres mais néanmoins essentiels comme Ba-Ta-Clan, Les Fées du Rhin ou Le Docteur Ox. Viendra ensuite la section Écouter et voir, qui s'interrogera sur l'art de chanter, de diriger et de mettre en scène Offenbach. Vingt chanteurs, dix chefs et dix hommes (et femmes) de théâtre seront retenus pour leur contribution exceptionnelle à l'œuvre du maître. Dix grandes productions parmi les plus mémorables feront également l'objet d'une présentation. La dernière partie, Repères pratiques, permettra au lecteur de poursuivre son exploration par le truchement d'une discographie, d'une vidéographie et d'une bibliographie commentées, qui reflèteront mes choix personnels. Enfin, le volume sera complété par la liste des œuvres scéniques (une centaine !) dans un tableau précisant le nom des librettistes, la date et le lieu de création. Ajoutons que, comme toujours à L'Avant-Scène Opéra, un soin tout particulier sera accordé à l'iconographie.

 DE RÉCENTS OUVRAGES CÉLÉBRANT JACQUES OFFENBACH
Note bibliographique…annotée par Louis Bilodeau  

GESQUIÈRE, Dominique, La Troupe de Jacques Offenbach, Lyon, Symétrie, 2018 (Présentation biographique détaillée des interprètes les plus célèbres ayant participé aux créations d'Offenbach);

ROUTIER, Hélène, Offenbach mis en scène par Laurent Pelly. Une esthétique métakitsch, Paris, L'Harmattan, 2018 (Lecture originale et stimulante de cinq mises en scène marquantes : Orphée aux Enfers, La Belle Hélène, La Grande-Duchesse de Gérolstein, La Vie parisienne et Le Roi Carotte);

 YON, Jean-Claude, M. Offenbach nous écrit. Lettres au Figaro et autres propos, Paris, Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2019 (Choix de 117 articles rédigés par Jacques Offenbach lui-même et divers journalistes démontrant comment Le Figaro fut en quelque sorte l'organe officiel des Bouffes-Parisiens et de toute la carrière d'Offenbach) 

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... et en attendant la sortie de son Offenbach, mode d’emploi, on pourra lire un texte de Louis Bilodeau intitulé « Les Joyeux conspirateurs d'Offenbach » dans le no 309 L’Avant-Scène Opéra consacré à La grande-duchesse de Gérolstein qui est paru en mars 2019.


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